dead format in the white room

Le flyer de l’exposition de l’artiste sculpteur australien, installé au Royaume-Uni, Ron Mueck au Mori Art Museum de Roppongi Hills m’a tout de suite intrigué. On y voit des immenses crânes blanchâtres entassés de manière aléatoire les uns au dessus des autres. Cette immense installation intitulée Mass est une des oeuvres les plus emblématiques de l’exposition et celle que j’ai vu le plus souvent en photographie sur les comptes Instagram ou X de personnes que je suis, notamment d’artistes musiciens et musiciennes attirés par le côté sombre de la force.

Ron Mueck est avant tout connu pour ses sculptures hyperréalistes représentant des êtres humains avec un niveau de détail saisissant. Son œuvre se caractérise par un réalisme extrême avec des reproductions d’une précision impressionnante des textures de la peau, des rides du visage, des cheveux et expressions faciales. Les expressions des visages sont particulièrement poignantes car celles-ci expriment souvent des sentiments cachés, mitigés ou refoulés mais qu’on devine tout de même. On peut, à travers ces visages, ressentir des émotions qui relèvent parfois de l’étrange ou d’un état de malaise. Les sculptures de Ron Mueck jouent souvent sur les échelles avec des personnages beaucoup plus grands ou beaucoup plus petits que la taille réelle. L’exposition qui se déroule du 29 avril au 23 septembre 2026 montre 11 œuvres majeures de l’artiste, incluant sculptures, installations et une longue vidéo montrant Ron Mueck au travail dans son atelier londonien.

Dès le début de l’exposition, on est confronté à une œuvre monumentale intitulée In Bed (2095), mesurant 6,5 mètres de long et environ 4 mètres de large, représentant une femme allongée dans son lit. Elle est plongée dans ses pensées, dans un moment de solitude, et d’inquiétude peut-être. L’œuvre est monumentale mais évoque une expérience intime. On ressent un sentiment étrange de proximité comme si on était entré dans son intimité et de distance car la taille de l’oeuvre nous éloigne d’une réalité trop évidente. En face de cette grande sculpture réaliste, une œuvre beaucoup plus réduite intitulée Young Couple (2013) représente un jeune couple dont la tendresse apparente cache une relation plus ambiguë et potentiellement inquiétante. En faisant le tour de la sculpture, on remarque vite que la main du jeune garçon serre le poignet de la jeune fille, transformant une scène à priori romantique en une scène de tension et de possible domination. Les textes accompagnant chaque œuvre nous éclairent sur les intentions de l’artiste, mais on se laisse aller à toutes sortes d’interprétations.

L’œuvre intitulée Ghost (2014) représente une adolescente en maillot de bain, adossée à un mur, les bras le long du corps et les poings serrés. Elle regarde de côté comme pour éviter le regard des visiteurs. On ressent dans l’expression de son visage une gêne et le malaise d’une adolescente vulnérable. Sa taille et ses proportions sont légèrement déformées avec des jambes et des pieds allongés. On ressent un certain trouble en la regardant car l’adolescente paraît tout à fait humaine mais en même temps insaisissable, comme le suggère le titre Ghost. Cette œuvre évoque le sentiment de se sentir étranger à soi-même au moment de l’adolescence, comme si l’on hantait son propre corps. L’œuvre intitulée Chicken / Man (2019) est plus surréaliste. La scène montre un homme âgé en sous-vêtements assis à une table et faisant face à un poulet. On devine une tension entre ces deux personnages mais la scène reste énigmatique voire même humoristique. Là encore, le visiteur est laissé à sa propre imagination. On a l’impression d’être témoin d’un moment privé, mais l’étrangeté de la scène nous fait plutôt penser à un rêve. Parmi les œuvres particulièrement impressionnantes de Ron Mueck, on peut compter celle intitulée Mask II, qui représente le visage endormi de l’artiste, agrandi à environ quatre fois sa taille réelle. Cette tête façonnée de manière ultra réaliste dort devant nous. Le masque donne l’idée que l’autoportrait n’est qu’une façade montrant une version réaliste de son propre visage, mais cachant derrière une réalité intime que l’artiste ne souhaite pas vraiment révéler.

On progresse parmi les œuvres placées dans de vastes pièces blanches, entrecoupées par des photographies de l’atelier de l’artiste. Les photographies sont prises par le photographe britannique (d’origine française) Gautier Deblonde. Elles replacent certaines œuvres dans le contexte de la création. Le film documentaire qui est projeté dans une salle de l’exposition montre également le travail au long cours de l’artiste. Ron Mueck n’est pas très prolifique car chaque sculpture est extrêmement longue à fabriquer. Chaque œuvre demande un temps disproportionné, entre modélisation en argile ou cire, moulages complexes, peinture hyperréaliste couche par couche et ajustements millimétriques des expressions et de la peau. La création d’une sculpture peut prendre de plusieurs mois à plusieurs années. Il est aidé mais ne délègue quasiment pas les phases finales.

Vers la fin de l’exposition, se présente devant nous une autre scène surréaliste composée de 100 crânes humains géants sculptés, que l’artiste dispose de manière différente pour chaque espace d’exposition. On traverse cette scène parmi les crânes entassés de manière apparemment aléatoire. Cette gigantesque installation intitulée Mass (2016-2017) est d’une grande force. Le regroupement de ces crânes humains tous uniques évoque la mort et la mémoire, et certains aspects sombres de l’histoire humaine. La présence de l’œuvre est écrasante mais on ne se sent pourtant pas oppressé, très certainement en raison de la taille démesurée de ces crânes. On pourrait même y voir un certain aspect ludique. J’avoue même avoir imaginé pendant un bref instant visiter cette exposition avec mes petites nièces qui auraient très certainement pris un malin plaisir à se faufiler en souriant entre les immenses crânes, comme on se cacherait dans une cabane. L’exposition n’interdit pas cela et je pense que c’est même tout à fait volontaire, l’auteur jouant sans cesse avec les sentiments du spectateur. Il n’y a pas d’émotions évidentes ou forcées. On se crée soit même ses propres histoires, liées à notre vécu personnel.

Avant de voir cette exposition, j’avais de l’artiste Ron Mueck l’image de son imposante sculpture Standing Woman de 4 mètres de haut représentant une vieille dame de ma manière hyper-réaliste. Elle se trouve au Towada Art Center (十和田市現代美術館) situé dans la préfecture d’Aomori. J’avais d’abord imaginé qu’on la verrait lors de cette exposition au Mori Art Museum mais je me suis vite ravisé en imaginant la complexité de transporter une sculpture d’une telle taille. Les sculptures réalistes de Ron Mueck m’ont rappelé celles de l’artiste australienne Patricia Piccinini, que nous avions découvert il y a 22 ans au Musée d’Art Contemporain Hara (désormais fermé) , près de Shinagawa. Les personnages créés par Patricia Piccinini sont pareillement super réalistes mais mélangent un aspect science-fiction que l’on ne trouve pas chez Ron Mueck. La série d’œuvres toutes plus étranges les unes des autres s’intitulait We Are Family et est toujours visible en partie sur le site internet de l’artiste.

Ces textures humaines à la fois naturelles et étranges m’ont tout de suite rappelé la couverture de l’album Dumb Flesh de Blanck Mass sorti en 2015. Blanck Mass est le projet solo de l’artiste britannique électronique Benjamin John Power, également connu pour avoir cofondé le duo expérimental Fuck Buttons avec Andrew Hung dont je ne connais que l’hypnotique Surf Solar. Sa musique mélange des sons ambient et drone, des atmosphères industrielles et une électronique très rythmée n’excluant pas les expérimentations. La photographie de couverture de Dumb Flesh a été réalisée par le photographe britannique Alex de Mora, un ami proche de Benjamin John Power, et évoque une masse organique humaine à la fois charnelle et étrangère. Cette photographie s’accorde bien avec l’approche très physique de l’album et me rapproche de la force émotionnelle que peut apporter l’exposition que je viens de voir de Ron Mueck. Le morceau Dead Format, que je connais depuis sa sortie il y a dix ans, a cette force écrasante sans compromis. Cette musique est physiquement puissante, immersive et intense jusqu’à l’excès assumé. Les grandes et amples nappes de synthétiseurs accompagnent des rythmes massifs qui ne peuvent laisser indifférent. Ce sont les voix tellement distordues qu’on se demande si elles sont vraiment humaines qui m’attirent aussi beaucoup sur cet album de Blanck Mass. Sur Dead Format, cette voix qui se répète avec acharnement est entêtante. Sur le morceau Loam qui ouvre l’album, la voix modifiée et extrêmement ralentie devient même obsessionnelle. Le rythme de certains morceaux comme Loam ou No Lite est beaucoup plus lent et joue sur la longueur. Le morceau No Lite, long de dix minutes, est sublime dans le genre, accompagné d’une onde drone tonale qui accapare notre cerveau. Cette onde répétitive pourrait placer notre esprit dans une situation de comfort mais le rythme très soutenu nous empêche de perdre prise. De cet album, je connaissais également le morceau Cruel Sport qui est aussi un excellent moment de l’album. Les sonorités électroniques sont mécaniques et semblent inarrêtables, progressivement agrémentées de sons beaucoup plus distordants et puissants. Cette montée en puissance impressionne car elle est extrêmement bien huilée. Elle nous laisse ensuite entre les mains d’un rythme étrange qui me fait penser à une tentative de communication extraterrestre. Je montre également quelques photographies de cette exposition sur mon compte Instagram, accompagnées du morceau Dead Format de Blanck Mass.

a long way to the seaside

Il y a quelques semaines, lors d’une journée de week-end un peu couverte, nous avons poussé jusqu’à la pointe de la préfecture de Chiba près de Sunosaki, au delà de Tateyama au Sud de la péninsule de Bōsō, pour la vue ouverte sur l’océan, pour y déguster du poisson frais et des chinchards frits (ajifrai, アジフライ) le midi, puis visiter plus tard le sanctuaire Awa (安房神社), réputé comme étant un power spot (パワースポット). Le sanctuaire aurait plus de 2 670 ans et sa fondation remonterait à l’époque légendaire de l’empereur Jinmu. Il est dédié principalement à Amenofutodama-no-Mikoto, associé aux arts, à l’artisanat et aux activités industrielles. Pour cette raison, de nombreux entrepreneurs, artisans et créateurs viennent y prier pour la réussite professionnelle et la prospérité.

En arrivant près du sanctuaire, on apprécie la longue allée bordée de plantations basses de cerisiers qui nous amène devant un grand torii blanc à l’entrée. L’enceinte du sanctuaire est bordée d’une forêt dense donnant une atmosphère calme et apaisante. On y trouve des conifères maki (槇) à feuillage persistant très présent dans le sud de la péninsule de Bōsō. Un de ses grands maki est considéré comme un arbre sacré. Le maki est traditionnellement utilisé comme brise-vent dans le Sud de Chiba. Avec les îles au large de Tokyo, cette zone de Chiba faisant directement face à l’océan est régulièrement la première à souffrir à l’arrivée des typhons et des tempêtes de la saison des pluies. Près du hall principal Haiden, je suis particulièrement intrigué par les racines compliquées d’un autre arbre. Je pense qu’i, s’agit d’un vieux cèdre.

playing with pods

Ce n’est pas la première fois que je prends des tétrapodes (テトラポッド) en photo et ce ne sera sûrement pas la dernière, car ces objets sont fascinants. Ce genre d’infrastructure de béton brutalise autant les côtes qu’il les protège de l’érosion et des vagues. Ils sont posés en vrac, les uns sur les autres.

Je me suis toujours demandé si cette organisation désordonnée pouvait créer des espaces vides entre ces volumes de béton armé au-dessus de l’océan, des espaces exigus dans lesquels pourrait s’infiltrer une personne. Loin de moi l’idée, cependant, d’aller grimper sur ces blocs pour y chercher des passages secrets vers des espaces intérieurs.

Peut-être que ces vides n’existent que dans mon imagination et qu’ils ne sont que des poches d’ombre où s’engouffrent le vent et le bruit des vagues. Je me suis aussi dit qu’on pourrait peut-être y découvrir un Tokyo Parallèle, mais nous ne sommes pas à Tokyo. Nous sommes ici à Chiba, à Tateyama, à l’extrémité de la préfecture.

Si un passage existait réellement entre ces blocs, il ne conduirait sans doute pas à des espaces cachés de la ville. Il déboucherait peut-être sur un endroit où l’on se retrouverait seul, dans une chambre de béton ouverte sur l’horizon de l’océan. Je n’irais pas vérifier ce qu’il y a entre ces masses de béton. Je préfère conserver l’idée qu’elles abritent quelque chose d’inaccessible. J’ai simplement pris ces quelques photographies, en y ajoutant une part d’ombre, puis je suis resté face à la mer, laissant aux tétrapodes le soin de garder leur secret.

J’écoute en ce moment le EP Suture (2022) de l’artiste électronique underground britannique KAVARI, de son vrai nom Cameron Sofia Winters. La musique de KAVARI est puissante et sans concession, et n’est clairement pas pour toutes les oreilles. Cet EP de quatre morceaux pour un total de 15 minutes mêle des éléments d’électronique industrielle, de dark ambient et de toutes sortes de distorsions et de sons expérimentaux. Les fragments de voix utilisés sont souvent étranges, comme des extraits de films d’épouvante. Des titres comme Attachment Style ou Someone Loved It mêlent des textures abrasives, des basses profondes et ces voix fragmentées, créant une atmosphère qui peut rappeler une forme de romantisme sombre presque gothique. Les deformations sonores sont parfois extrêmes et en deviendraient même choquantes comme sur le troisième morceau Mirroring (Like Me), mais de cet univers sombre en ressort une beauté diffuse qui nous accapare au fur et à mesure des écoutes. La tension que je qualifierais de psychologique est omniprésente mais des moments de lumière apparaissent tout de même en cours de route, notamment sur le dernier morceau Ventilate, mais seulement après un beat incisif qui martèle notre esprit. Cette musique est très exigeante mais, dans le genre, c’est extrêmement brillant car d’une efficacité et d’une maîtrise redoutable. J’avais découvert KAvARI à travers les playlists de Yeule sur la radio NTS, et les morceaux qu’elle avait choisi faisaient partie des plus difficiles d’approche. Cet EP est en comparaison plus facile à appréhender.

boire les lumières insaisissables

Après avoir parcouru le chemin de montagne boisé parsemé par endroits par les hortensias, nous visitons ensuite les recoins du grand temple Takahata Fudōson (高幡不動尊金剛寺). Les origines du temple situé à Hino remontent au tout début des années 700. Le bâtiment principal appelé Fudō-dō a été reconstruit en 1342 après la destruction du temple originel par une tempête mais compte tout de même parmi les plus anciens édifices religieux conservés de Tokyo. La pagode à cinq étages est par contre beaucoup plus récente et est devenue un symbole du site. Le temple est étroitement lié à la figure de Toshizō Hijikata, lui-même natif de Hino. Toshizō Hijikata (土方 歳三, 1835-1869) fut le célèbre vice-commandant du Shinsengumi (新選組), une police spéciale et unité militaire organisée par le shogunat Tokugawa pour maintenir l’ordre à Kyoto à la fin de l’époque Edo. Il était surnommé le démon du Shinsengumi (鬼の副長) en raison de sa discipline implacable. Il resta fidèle au shogunat durant la guerre civile de Boshin (戊辰戦争) qui se déroula de 1868 à 1869 entre le shogunat Tokugawa et les forces impériales cherchant à restaurer le pouvoir de l’empereur et qui marqua la fin du régime féodal et le début de la Restauration de Meiji. Après plusieurs défaites, Toshizō Hijikata poursuivit le combat jusqu’à sa mort à Hakodate en 1869. Il demeure aujourd’hui une figure emblématique et romantique de la fin de l’ère des samouraïs.

Nous visitons le temple Takahata Fudōson le jour du festival des hortensias de Takahata Sandō (高幡参道あじさい祭). Ce matsuri se déroule tous les ans lors du premier samedi du mois de Juin, c’est à dire le 6 Juin 2026 cette année. Des spectacles de danse de type Yosakoi (よさこい) ont lieu le long de la rue commerçante menant de la station de train jusqu’à l’entrée du temple. La troupe de danse les plus réputée est celle nommée Shinsengumi REVO (新選組REVO) revêtant des costumes inspirés du Shinsengumi, en adéquation avec l’histoire locale de la ville de Hino. Les gigantesques drapeaux accompagnant le cortège sont impressionnants. C’est une vraie prouesse de les manipuler dans une rue aussi étroite où les bâtiments et des lignes électriques sont proches. Je tente de prendre plusieurs photographies des danses mais les mouvements incessants et la lumière tombante de la fin de journée font que la plupart sont malheureusement floues.

La musique qui suit ne correspond pas vraiment à l’ambiance de festival de rue de cette série de photographies, mais ce n’est pas très grave. Commençons par un superbe morceau intitulé River Man par Seu Jorge avec Beck. Seu Jorge est un chanteur, compositeur et acteur brésilien originaire de la banlieue de Rio de Janeiro. Dès la première écoute, je suis happé par le ton grave et caverneux de sa voix, combinée à celle beaucoup plus douce de Beck. Il y a quelques années, j’avais eu une période intense d’écoute de la musique de Beck et je garde cette expérience d’écoute très précieusement en tête. J’avais d’abord une préférence pour ses quelques albums les plus expérimentaux comme Mellow Gold (1994) et Odelay (1996), puis j’avais admiré ses albums plus lents et atmosphériques comme Sea Change (2002) et Morning Phase (2014). Round The Bend sur Sea Change est un morceau sublime, dont j’ai déjà parlé plusieurs fois. On retrouve cette voix apaisée de Beck en compagnie de Seu Jorge. River Man est en fait une reprise d’un morceau du musicien anglais Nick Drake, que j’avais d’ailleurs entendu assez récemment dans une rediffusion de l’emission Very Good Trip sur France Inter consacrée à Nick Drake et notamment à son album Five Leaves Left (1969) dont est tiré le titre River Man. La version de Nick Drake est vraiment très belle, comme un moment suspendu. La version de Seu Jorge avec Beck est poignante mais la version originale de Nick Drake est encore d’un autre niveau, à mon avis. Je remarque un détail amusant en explorant visuellement la courte discographie de Nick Drake. La photo de couverture de son deuxième album Bryter Layter (1971) m’est familière. Je me rends compte assez vite que le groupe japonais de noise rock Boris a en fait repris et modifié la photo et le design de cette couverture pour leur quatrième album studio Akuma no Uta (悪魔の歌), en hommage au musicien anglais. Voici un lien inattendu qui va certainement me reconduire vers la très longue discographie de Boris que je connais en fait assez peu à part leur emblématique album Pink.

Je ne pensais pas un jour écouter et apprécier un morceau de la jeune chanteuse et compositrice californienne Olivia Rodrigo, mais c’est pourtant le cas avec son excellent single The Cure extrait de son troisième album You Seem Pretty Sad for a Girl So in Love. Je retrouve dans ce morceau une certaine influence du rock indépendant américain des années 1990. Olivia Rodrigo nous dit que le titre du morceau n’est pas directement lié au groupe The Cure, même si on sait qu’elle est depuis assez récemment proche de Robert Smith et qu’elle est une grande admiratrice du groupe. Elle a même invité Robert Smith sur scène lors de son concert à Glastonbury en 2025 pour interpréter deux classiques de The Cure: Friday I’m in Love et Just Like Heaven. Robert Smith a également collaboré sur le morceau What’s Wrong With Me de son troisième album. On ressent une certaine influence des sonorités de The Cure sur ce morceau, notamment dans l’intensité finale qui s’en dégage, mais j’y ressens également quelque chose de Mellon Collie and the infinite sadness des Smashing Pumpkins. À l’occasion de la sortie de son album, Olivia Rodrigo a été invitée par NTS Radio pour une émission où elle a diffusé une playlist de morceaux tristes. On y trouve bien sûr plusieurs morceaux de The Cure mais également d’Elliott Smith, des Smashing Pumpkins, de Lana Del Rey, de PJ Harvey, de Snail Mail, entre autres.

Je découvre ensuite, sur une émission de radio japonaise dont je n’ai pas noté le nom, la musique d’une autre musicienne californienne, Madeline Goldstein, basée à Los Angeles. Le single que j’écoute beaucoup en ce moment s’intitule 1996 Expectations, sorti en Août 2024 et inclus sur son album Speaking to the Body qui vient de sortir en Avril 2026. Dès cette première écoute à la radio, j’ai accroché à l’ambiance darkwave qui s’en dégage avec ses accents synth-pop reminiscents des années 80. J’y retrouve une atmosphère proche de celle de Depeche Mode à la grande période de l’album Violator sorti en 1990. Ça me remplit bien sûr de nostalgie, d’une époque où on suivait assidûment les nouveautés musicales présentées sur l’émission télé Top 50 par Marc Toesca (de 1984 à juin 1991). J’ai des souvenirs assez précis d’y avoir entendu pour la première fois les singles Personal Jesus, Enjoy the Silence ou Policy of Truth, accompagnés des clips vidéos qui se faisaient à cette époque de plus en plus sophistiqués. J’écoute régulièrement la compilation The Singles 86-98 de Depeche Mode qui inclut ces trois morceaux, mais ma préférence va maintenant vers trois autres morceaux tirés du cinquième album du groupe intitulé Black Celebration sorti en 1986: Stripped, A Question of Lust et A Question of Time. Cette suite de trois singles est fabuleuse. Dans des styles très différents, la voix de baryton grave et au romantisme sombre de Dave Gahan et celle beaucoup plus délicate et aérienne de Martin Gore réveilleraient même les morts qui auraient eu la mauvaise idée de s’assoupir.

Dans un registre tout autre, j’adore le morceau électronique I Drink The Light du duo TOMORA formé par Tom Rowlands de Chemical Brothers et AURORA. L’association entre la voix assez extraordinaire, quasiment mystique, d’AURORA qui rappelle un peu Björk et l’électronique trance apportée par Tom Rowlands est vraiment saisissante. Le morceau assez court a une composition atypique, plutôt expérimentale dans son approche. Je connaissais AURORA pour quelques morceaux dont j’avais parlé dans un billet précédent mais je n’avais pas écouté The Chemical Brothers depuis très longtemps.

un flot d’hortensias

Cette série de photographies d’hortensias a été prise dans l’enceinte du temple Takahata Fudōson (高幡不動尊金剛寺) située à Hino dans la banlieue Ouest de Tokyo. Derrière une grande pagode à cinq étages, on peut emprunter un chemin de montagne et observer les hortensias en chemin. Nous sommes le 6 Juin, jour du Matsuri des hortensias dans ce temple mais elles ne sont pour la plupart pas au pic de leur floraison. Je ne saurais pas dire si la floraison est en retard cette année mais le spécimen que l’on a sur notre petite terrasse est en fleur depuis déjà quelques semaines. Je m’amuse à les prendre en photo de près avec mon objectif 50mm à la limite du focus. J’hésite un peu à les montrer en noir et blanc, mais la couleur finit toujours par prendre le dessus sur la réflexion.

Continuons avec quelques belles découvertes musicales plutôt côté hip-hop japonais. Le hip-hop n’est pas mon genre de predilection mais j’aime m’y aventurer très régulièrement en commençant par le magnétique morceau Abyss du rappeur underground tokyoïte Shaka Bose (釈迦坊主) sur son album Chaos sorti en 2023. Shaka Bose est également beatmaker et produit ce morceau, dont les premiers beats me rappellent un peu l’atmosphère de certaines compositions de Burial. Le nom de ce rappeur m’était familier mais je l’ai vraiment découvert de fils et aiguilles à travers le compte Instagram de 嚩ᴴᴬᴷᵁ qui semble avoir des liens ou du moins apprécier l’atelier vestimentaire ésotérique Adult Virus qui eux-mêmes ont conçu les flyers du concert de Shaka Bose dans la salle WWW X de Shibuya début Juin 2026. J’adore découvrir de nouvelles musiques à travers ce genre de liens détournés. L’univers électronique atmosphérique sombre et les nuances vocales de Shaka Bose alternant chant flottant et hip-hop sont vraiment sublimes sur ce morceau. Shaka Bose engage souvent d’autres artistes du rap alternatif japonais comme Tohji ou (sic) boy. Un de ses morceaux les plus écoutés s’intitule Black Hole sur son premier album HEISEI sorti en 2018, avec Sleep Mage, Kaine Dot Co et Tohji. Ce morceau également très atmosphérique prend des rythmes très différents selon les intervenants, mais la voix de Tohji, toujours modifiée, est quand même une des plus remarquables.

J’écoute ensuite sur ma petite playlist le morceau intitulé cult de Killwiz. Ce n’est pas une découverte car je la mentionne régulièrement sur ces pages. Elle est particulièrement prolifique en ce moment, sortant déjà un nouveau single après son EP Gen0me sorti en Mars 2026. L’esprit de ce nouveau morceau est dans la même lignée mélangeant hyperpop sombre, hip-hop et ambiance froide aux basses lourdes. Le morceau est également produit pas NGA. La composition sonore abrasive s’accorde bien à l’étrangeté visuelle de son apparence sur la vidéo accompagnant le morceau, et comme toujours contraste habillement avec le ton de sa voix. Il faut se rappeler que son nom d’artiste est une contraction de Kill with Cuteness.

Continuons encore avec un autre excellent morceau hip-hop intitulé Erika Sawajiri de la rappeuse de la scène underground tonosama wasabii(殿様わさび) avec Яu-a, dont j’ai déjà parlé sur ces pages. Sa musique mélange le hip-hop avec des ambiances proche de l’hyperpop avec voix traitées à l’autotune. J’ai bien sûr été intrigué par le titre du morceau qui s’inspire directement du nom de l’actrice Erika Sawajiri (沢尻エリカ). Ceux-ci qui vivent au Japon depuis de nombreuses années ont peut être été marqués comme moi par le « Betsu ni » (別に。。。), qu’on peut traduire par « rien de particulier », qu’elle avait répondu à une journaliste lui demandant quelles avaient été ses impressions sur un moment spécifique du tournage du film Cloed note dont elle faisait justement la promotion dans une salle de cinéma. Son attitude détachée et laconique, voire irrespectueuse, avaient marqué les esprits avec certains avis partagés. On n’a jamais vraiment su si elle jouait un rôle à ce moment là pour s’attirer l’attention, ou si elle était vraiment de mauvaise humeur. C’est quand même amusant de voir que cette scène datant de 2007 soit entrée dans la culture japonaise au point d’inspirer indirectement des jaunes artistes actuelles. Dans le morceau de tonosama wasabii avec Яu-a, Erika Sawajiri sert de symbole d’une star à la fois provocatrice, indépendante et souvent critiquée. Le morceau explore le désir de devenir une star malgré les critiques et la pression médiatique. Au delà du thème du morceau, j’aime beaucoup le fluidité naturelle du rap et la complémentarité des deux rappeuses.

J’écoute ensuite un autre morceau de hip-hop sorti en 2025 intitulé USD de Kid Fresino avec NENE du Yurufuwa Gang. J’ai déjà parlé plusieurs de ce rappeur et cette rappeuse, et ils ont même déjà collaboré ensemble (Arcades sur l’album ai qing de Kid Fresino). En fait de NENE, j’ai plutôt en tête ces derniers temps son clash avec Chanmina. Il a éclaté en 2025 lorsque NENE a publié le morceau OWARI, dans lequel elle accuse clairement Chanmina de s’approprier certaines idées esthétiques et créatives issues de la scène rap underground tout en incarnant une version trop commerciale du hip-hop. NENE a également visé l’agence BMSG et son fondateur SKY-HI, qu’elle considère comme des symboles de l’industrialisation du rap japonais. Le groupe féminin HANA, créé par Chanmina et SKY-HI à travers l’émission No No Girls, s’est retrouvé mêlé à cette polémique, NENE estimant que son image et son positionnement empruntaient à des codes développés par des artistes de l’underground. SKY-HI a ensuite répondu par le morceau 0623FreeStyle, transformant cette querelle personnelle en un débat plus large sur l’authenticité, la créativité et les rapports de pouvoir entre la scène indépendante et l’industrie musicale japonaise. NENE n’en est bien sûr pas resté là en ripostant avec le morceau HAJIMARI qui élargit sa critique en visant plus spécifiquement BMSG, qu’elle surnomme au passage “Bitches Market Stealing Group”. Personnellement, j’ai beaucoup de mal à adhérer à la musique de SKY-HI et de ses groupes formés par auditions, sauf HANA dont j’apprécie certains singles. Je ne suis pas sûr qu’il y ait grand chose à reprocher à Chanmina quant à son authenticité et à son originalité. J’aime en tout cas assez ces débats sur l’authenticité de genre par rapport aux tentations trop commerciales, d’autant que ça donne ici d’excellents morceaux du côté de NENE et de SKY-HI. C’est plutôt sain d’ailleurs, même quand c’est un peu rentre-dedans, dans le plus pur style de NENE. Je pense que ces questions ont pu également se poser dès les débuts du hip-hop japonais lorsqu’on l’a comparé au grand frère gangsta américain. Je ne souhaite en tout cas pas que l’on ait un style unique de hip-hop, et l’éventail entre des groupes bod boys comme BAD HOP et d’autres beaucoup plus pop comme RIP Slyme est plutôt large. Toujours est-il que le morceau USD de Kid Fresino avec NENE est très bon. NENE y avoue même que c’est elle le problème. 問題起こしたくないとか言ってるけど。私がその問題なんだけど。

En écoutant successivement Shaka Bose, Killwiz, tonosama wasabii et Kid Fresino avec NENE, je suis frappé par la manière dont le hip-hop japonais actuel semble avoir absorbé l’hyperpop et les esthétiques internet. Là où les générations précédentes regardaient souvent vers les États-Unis, cette scène paraît construire ses propres références, mêlant mode, réseaux sociaux, électronique expérimentale et rap.