swing from the chandelier until mornin’ light

J’ai pris ces quatre photos le même soir en marchant dans une rue de Minami Aoyama. Ce sont les devantures de quatre boutiques chics ayant fermé leurs portes pour la journée. Elles étaient restées allumées dans la nuit déjà noire. Mon regard a d’abord été attiré par trois mannequins placés dans caddies en métal. Cela peu paraître étrange mais il ne faut s’étonner de rien avec les créations de la marque Comme des Garçons (CDG). Cette maison de mode japonaise a été créée à Tokyo en 1969 par Rei Kawakubo (川久保玲) qui en reste la figure créative centrale. Rei Kawakubo est, comme Yohji Yamamoto (山本耀司), une légende vivante de la mode japonaise, un trésor national en quelque sorte. J’aime passer devant le flagship store historique de Comme des Garçons à Minami-Aoyama, car on peut souvent y voir des choses étranges et surprenantes. Les vendeurs et vendeuses des magasins de la marque semblent être des disciples de Rei Kawakubo tant ils et elles suivent parfaitement à la lettre le style vestimentaire de la marque. Au début des années 1980, les japonais et japonaises qui suivaient Kawakubo et s’habillaient en noir de la tête aux pieds furent surnommés « les corbeaux noirs » (Black Crows ou 黒いカラス) par la presse japonaise. Le phénomène était lié aux premières collections de Comme des Garçons, dont l’esthétique sombre, déstructurée et volontairement anti-mode avait profondément marqué les esprits. Kawakubo a transformé le noir en position esthétique, au même titre que Yohji Yamamoto, et ils ont tous les deux contribué à imposer le noir dans la mode japonaise et internationale. Le terme Black Crows a parfois été employé pour désigner leurs adeptes. J’ai plusieurs fois vu des personnes vêtus dans ce style très reconnaissable de Comme des Garçons se diriger depuis la station d’Omotesando vers les locaux des bureaux de la marque à Aoyama. On les reconnaît immédiatement même s’ils ou elles ne marchent pas en groupe.

Un peu plus bas dans la même rue en direction du grand magasin Prada conçu par Herzog et De Meuron, on ne peut que remarquer une installation géante appelée GIANT HEAD KINETIC OBJECT dans la boutique de la marque sud-coréenne de lunettes Gentle Monster, fondée à Séoul en 2011 par Hankook Kim. Les trois visages mécaniques sont animés de mouvements subtils, des clignements de paupières, des mouvements des yeux et de la tête. Ils ont été conçu par le laboratoire robotique Gentle Monster Robotics Lab, interne de la marque. Ce n’est pas la seule installation du magasin, et elles attirent bien entendu les regards et la curiosité pour la marque. Juste à côté, Tamburins, la marque sœur de Gentle Monster spécialisée dans les parfums et autres cosmétiques utilisent le même principe. La grande poupée au milieu du magasin me fait par contre un peu penser a la série sud-coréenne Squid Game, ce qui me ferait certainement réfléchir avant d’entrer si j’étais dans la clientèle cible de la marque. Le dernier carré de la série de photos provient d’une boutique de la marque Issey Miyake (三宅一生), située un peu plus bas dans la même rue, que l’on nomme Reality Lab. Reality Lab. est en fait un laboratoire de recherche et de développement créé autour de la démarche d’Issey Miyake avec pour objectif de travailler en amont sur les matériaux, les technologies, les formes et les nouvelles manières de fabriquer. Tout un programme.

Ces quatre photos ont été prises à l’iPhone, et la qualité finale après traitement ne me convenait pas. Je vois toujours une différence fondamentale entre les photos prises à l’iPhone et les photographies prises avec un appareil reflex, notamment dans la profondeur de champ. J’ai eu besoin de les modifier pour qu’elles méritent d’apparaître en tête d’un billet du blog. Je les ai donc imprimées, positionnées dans une petite pochette plastique pour donner l’impression qu’il s’agit d’articles en vente dans une boutique d’Aoyama, puis je les ai re-photographié. Mais comme ça prenait un peu trop de temps et comme je n’avais pas de pochettes plastiques à ma disposition, j’ai demandé à l’intelligence artificielle d’emballer proprement mes quatre photos.

Ceux qui suivent mes nombreux et incessants conseils musicaux, que je ne recherche pas à imposer à quiconque mais qu’il serait tout de même dommage de manquer, doivent forcément connaître le nom de l’artiste, compositrice et interprète alternative Minami Hoshikuma (星熊南巫), car j’ai dû écouter et parler de tous ses singles sur les pages de Made in Tokyo. Il doit bien y avoir une petite dizaine de billets mentionnant ses projets musicaux que ça soit en solo ou en groupe. J’ai découvert la musique de Minami Hoshikuma en 2022 par son projet musical D̴E̷A̷T̴H̴N̷Y̵A̶N̴N̷ qui précède sa carrière solo actuelle. DEATHNYANN était une unité qu’elle formait avec le guitariste et compositeur DAIDAI issu d’un groupe nommé Paledusk. L’unité n’a, à ma connaissance, produit que deux singles, dont Tarantula sorti en Avril 2022. L’ambiance dark et expérimentale de ce morceau mélangeant métal et électronique préfigurait déjà le style de Minami Hoshikuma qui navigue entre les genres mais reste profondément alternatif. Minami Hoshikuma s’est d’abord fait connaître comme chanteuse principale du groupe d’idoles alternatives Wagamama Rakia (我儘ラキア), formé à Osaka en 2016. Le groupe dont j’ai également parlé quelques fois mélangeait rock, hip-hop, metalcore et autres influences alternatives. Il ressemblait beaucoup plus à un groupe de rock alternatif qu’à un groupe d’idoles. Wagamama Rakia a cessé ses activités en 2025 et Minami Hoshikuma a donc poursuivi depuis une carrière solo. De tous les singles et EP qu’elle a sorti jusqu’à maintenant, je pense n’avoir jamais été déçu. Sa voix est très certainement un élément clé de mon appréciation, car elle a la capacité de passer d’un chant très fragile et presque aérien à quelque chose de beaucoup plus agressif et puissant, en jouant souvent sur les contrastes entre une voix claire et des moments tout en tension plus saturés voire criés. Son univers est sombre et très personnel, flirtant souvent avec les sons dur du métal, comme sur le morceau Oxygen, sorti le 29 Juillet 2026, que j’écoute en ce moment. Le single Prediction, sorti le 31 Mars 2026, qui donnait le nom à une de ses tournées récentes en one-man live se tourne plutôt vers des sons électroniques et est comme toujours très efficace. Dark sorti le 27 Mars 2026, un peu après Hollow Eyes dont j’avais déjà parlé, est plus posé et mélancolique, mais les guitares lourdes sont toujours lattantes. Son dernier single est une reprise surprenante de Chandelier de Sia qu’elle parvient à transformer à sa manière tout en conversant la puissance vocale du single original. Elle n’a pas grand chose à lui envier. Si tout va bien j’irais la voir en concert au début du mois de Décembre 2026 dans la salle du Shibuya Quattro pour la date de Tokyo de sa petite tournée nationale NOVA TOUR 2026 qui passera d’abord par Nagoya puis Osaka. Ça sera sa première tournée de concerts partagés avec un autre groupe (初の対バン). Les groupes qui feront les premières parties varient en fonction des dates, mais pour Tokyo, il s’agira de Cô shu Nie que je connais assez bien et que j’apprécie également. Cette double affiche m’a tout de suite beaucoup attiré mais j’ai comme d’habitude pris un peu de temps à me décider.

Minami Hoshikuma n’est pas la seule chanteuse japonaise à avoir repris Chandelier de Sia. Ado en avait fait une reprise lors de sa tournée mondiale Hibana puis lors de son Dome Tour 2025 Yodaka (よだか), qui sortira en Octobre 2026 en Blu-ray/DVD. Sa version est sans surprise spectaculaire car elle n’imite pas vraiment Sia mais s’accapare complètement le morceau dans son style vocal inimitable. Il y a eu de nombreuses autres versions, notamment issues de la scène Utattemita (歌ってみた), comme celle de la chanteuse virtuelle RIM (理芽) du Studio Kamitsubaki ou celle plus émotionnelle de la chanteuse JUNNA. Je me suis demandé la raison pour laquelle ce morceau a autant de succès parmi les chanteuses de la scène japonaise qui ont des voix relativement atypiques. Il y a certainement l’attrait du défi vocal car le morceau est très demandeur avec un refrain montant très fortement dans les aigus. C’est un morceau qui permet de montrer immédiatement ce qu’on sait faire, et on peut assez bien comprendre qu’il puisse avoir un succès certain. Mais je ne peux pas m’empêcher de ramener ce morceau ultra connu à la publicité au long cours de Miss Dior avec Natalie Portman, et au fait que l’actrice a une aura particulière au Japon depuis le film Léon (1994) de Luc Besson. Natalie Portman n’est pas simplement une star hollywoodienne au Japon, elle est aussi Mathilda, une jeune fille à la fois fragile, mature, intelligente, mystérieuse et indépendante. Puis avec le film Black Swan sorti au Japon en Mai 2011, elle se créa une aura sophistiquée, sombre et transgressive. Black Swan a eu un succès important au Japon, notamment auprès d’un public féminin de 20 à 30 ans, malgré le fait que ça soit un thriller psychologique sombre et complexe. Le film est même devenu un véritable phénomène au Japon notamment par l’interprétation intense de Nathalie Portman qui lui a valu l’Oscar de la meilleure actrice. Le public japonais a été particulièrement réceptif à la thématique de la dévotion totale et destructrice d’une artiste envers son art. On connaît cette fascination obsessionnelle pour la perfection au Japon. Il est aussi intéressant de noter que la structure et l’ambiance psychologique de Black Swan rappellent le film d’animation Perfect Blue (1997) de Satoshi Kon. Bien que le réalisateur Darren Aronofsky n’ait jamais parlé d’un remake, il a reconnu l’influence du réalisateur japonais sur son œuvre. Je pense assez fortement que l’image forte de Natalie Portman dans ces films a une influence sur l’aura du morceau de Sia pour les jeunes artistes. Ce n’est bien sûr qu’une hypothèse de ma part, mais l’actrice a cette aura transgressive à mes yeux.

晴れがコンティニュアム・ポップ

Entre deux pluies, les chaleurs reviennent au pas de course mais ne m’empêchent pas de marcher en écoutant d’autres styles de musiques que le rock. Je prends beaucoup moins de photographies en ce moment car nous n’avons pas eu beaucoup d’occasions de sortir hors de Tokyo le week-end. Prendre peu de photographies a l’avantage de me donner un peu le temps pour repasser en revue ce que j’ai pris ces derniers mois. Il y a en général un grand nombre de photographies que je mets à l’écart après une première revue le jour même où je les ai prise mais qui mériteraient peut être d’être réhabilitées. Autant je peux mettre une semaine entière pour écrire un billet, autant la sélection et le traitement des photographies est rapide, peut être même trop rapide pour me laisser assez de temps à la réflexion. Je me dis qu’il y aura toujours un moment futur où j’y retournerais. Avoir peu de nouvelles photographies à montrer est aussi pour moi une opportunité de modifier et triturer certaines d’entre elles. Je fais beaucoup moins de ce que j’appelais des compositions graphiques et ça me manque parfois. Pourtant, je prends régulièrement en photos des motifs urbains ou naturels, le ciel et les nuages, qui pourraient ensuite m’être utile pour de futurs compositions superposant des couches d’images. La série de photographies de ce billet prise à Daikanyama n’a rien des compositions graphiques que je viens d’évoquer. Ce sont les dernières photographies que j’ai prises au mois d’Août au moment d’écrire ces lignes. La perspective de ne plus rien à avoir à montrer ensuite me ravit tout autant qu’elle m’inquiète.

La seule musique K-Pop que j’écoute et apprécie est celle du groupe aespa, dont j’ai d’ailleurs déjà parlé sur ces pages à quatre ou cinq reprises à l’occasion de nouveaux singles. J’ai bien sûr écouté leur deuxième album Lemonade, sorti il y a quelques mois après un long teasing marketing de deux ou trois mois sur les réseaux sociaux, mais je n’en avais pas encore parlé. J’y repense maintenant car Aeri Uchinaga (内永枝利), connue sous le nom de Giselle (지젤) dans le groupe aespa, intervient sur NTS Radio pour nous faire découvrir pendant une heure son univers musical. J’en suis assez étonné dans le bon sens car j’y retrouve certaines musiques qui font également partie de mon univers musical, que ça soit les Pixies avec l’incontournable Where is My Mind? (Surfer Rosa, 1988), Smashing Pumpkins avec Luna (Siamese Dream, 1993), Hole avec Asking for it (Live Through This, 1994). Sa playlist est assez éclectique car on y trouve également le très beau Reflection Eternal de Nujabes (Metaphorical Music, 2003), MGMT avec Kids (Oracular Spectacular, 2007), que j’ai quelque part sur mon iPod mais que je n’ai pas écouté depuis longtemps, ou encore un classique comme No Ordinary Love de Sade (Love Deluxe, 1992). Du haut de ses 25 ans, elle a dû découvrir toutes ces musiques bien après leur sortie. Personnellement, j’aurais plutôt tendance à choisir la musique qui m’a construit dans les morceaux et albums que j’ai pu vivre au moment de leur sortie, mais ça m’intéresse beaucoup qu’elle prenne ses sources musicales dans des musiques qui me parlent et qui sont très éloignées (voire à des années lumière) de la K-Pop qu’elle pratique avec aespa. J’ai donc également écouté le nouvel album d’aespa mais pas en totalité. Je m’arrête sur le premier single WDA (Wild Different Animal) en featuring avec G-Dragon, puis le deuxième single-titre d’album Lemonade et le troisième qui conclut l’album, Switchblade avec un featuring de Ty Dolla $ign. Ces morceaux sont très travaillés et efficaces comme l’exige la K-Pop, mais je ressens chez aespa quelque chose de différent des autres groupes de K-pop et qui m’attire sur un grand nombre de leurs morceaux. La musique d’aespa pleine de textures, de basses et d’effets futuristes ressemble à une machine électronique et les voix du groupe placées à l’intérieur ont quelque chose de presque inhumain. Il y a quelque chose de très mécanique dans leurs chants qui se relaient à la perfection dans cette machine bien huilée. La composition musicale et l’apparence visuelle du groupe se veulent spectaculaire et incisive mais n’hésitent pas en même temps à ajouter des petites touches de kitsch et d’humour dérisoire volontaire, comme si une rébellion interne couvait à l’intérieur de cette belle machine. Dans ma réflexion, je me demande si ce n’est pas volontaire que le « Switch it up » du refrain de leur morceau Switchblade ressemble lorsqu’il est prononcé rapidement au « Sushiro » de la chaîne de restaurant de sushi portant ce nom. Ce doit être seulement du Sora mimi (空耳) de ma part, mais je pense qu’une grande partie du public japonais a dû faire le rapprochement. aespa a en tout cas déjà chanté partiellement en japonais, sur le single Attitude notamment. Parmi tous les morceaux musicalement agressifs de leur nouvel album Lemonade, on trouve également un morceau plus posé et rêveur, Camouflage, qui compte parmi ceux que je préfère. Certains pourront comprendre que j’aime ce titre Camouflage, 迷彩 (Meisai) en japonais, pour une autre raison.

Écouter la playlist de Aeri/Gisele sur NTS radio me rappelle que je n’ai pas écouté les épisodes de Liquid Mirror de ces derniers mois. Je me lance dans celui publié la 18 Août 2026. C’est un excellent cru explorant comme d’habitude de manière éclectique ’toutes les intersections de l’éthéré naviguant du shoegaze et de la dream pop à la musique électronique et expérimentale’. Le premier morceau Miro’s cat de King Softy (feat. Spivak) matérialise bien cette musique éthérée remplie d’étrange. Sans surprise, on retrouve dans cette nouvelle playlist quelques très beaux morceaux de Cocteau Twins, Olive Kimoto étant clairement fan du groupe. Un des morceaux qui me plait le plus dans cette playlist est, encore une fois, un morceau d’Olive Kimoto elle-même accompagnant cette fois-ci Locust, le projet du musicien électronique britannique Mark Van Hoen. Le morceau White Light de Locust est magnifique, dans le plus pur esprit de ce qu’on peut écouter de plus beau sur Liquid Mirror. J’ai l’impression qu’elle a intégré le groupe mais je ne sais si c’est de manière permanente. Peut-être pas en fait car le nouvel album de Locust qui s’intitulera Spectral+ et sortira le 11 Septembre 2026 inclut plusieurs voix dont celle d’Olive Kimoto. Björk revient aussi régulièrement dans les playlists mensuelles de Liquid Mirror, avec cette fois-ci le morceau B-side du single Isobel, I Go Humble (Post, 1995). Et dire qu’un morceau aussi beau n’apparaissait que sur la version japonaise de Post en titre bonus. Je n’ai pas le souvenir d’avoir déjà entendu un morceau de Sade dans les playlists de Liquid Mirror. Celui-ci intitulé Like a Tatoo est certes fortement remixé. C’est au passage un parallèle très intéressant avec la playlist de Aeri/Gisele. Il y a beaucoup de pépites dans cette playlist, comme le morceau Wake de Priori & James K (This but more, 2024), trop beau pour être réel, ou encore Unicorn (Shimmering, Warm & Bright, 1992) des norvégiens, originaires de Tromsø, de Bel Canto. Cette musique mélange les textures électroniques, voix aériennes et étrangeté pop. J’aime aussi le final plus électronique avec Sunset Bell featuring Jennifer Wilde (Flux, 1998) du groupe américain Love Spirals Downwards et Ouverture (Nachthorn, 2022) du musicien français, installé à Bruxelles, Maxime Denuc. Ce qui est très intéressant sur ce deuxième morceau, c’est que Maxime Denuc utilise des sons d’orgue comme matière sonore. Il utilise l’orgue de l’église Saint-Antoine à Düsseldorf comme un synthétiseur en le contrôlant par MIDI. Cette approche me rappelle la musicienne Kali Malone qui compose pour orgue à tuyaux mais avec un traitement et une sensibilité proche de la musique électronique. Il me faudrait décidément beaucoup plus de temps pour explorer toutes les perspectives sonores qu’apporte Liquid Mirror.

—— Post-scriptum (continuum pop) ——

J’ai souvent le sentiment de faire des grands écarts dans mes choix musicaux, mais il est par contre assez rare que je regroupe des styles aussi différents dans un même billet, même si l’on pourrait parler ici d’un même ’continuum pop’, entre l’hyperpop d’un côté et la dream pop de l’autre. Je me demande souvent quelles sont les caractéristiques élémentaires qui m’attirent dans ces musiques pourtant très différentes. Ces goûts musicaux qui semblent éloignés en surface ont peut-être des points communs plus profonds. Je ne pense pas être attaché à un genre musical particulier, car je réagis plutôt à des sensations. Peu importe le genre, je serais particulièrement réceptif à une atmosphère sensible et intrigante, à une certaine qualité de voix venant habiter la musique, aux contrastes et à la tension qui se dressent entre calme et agressivité, douceur et étrangeté, pop et expérimentation. J’ai souvent des difficultés à reconnaître les genres musicaux, contrairement à certaines publications musicales que je peux lire et qui semblent pointer si facilement le moindre sous-genre. Ces classifications nous aident à appréhender une musique, mais n’ont finalement pas beaucoup d’importance. Ce sont plutôt les zones intermédiaires qui m’intéressent, là où les catégories entre les genres deviennent floues, lorsqu’un ou une artiste déplace une frontière par rapport au genre dans lequel on l’a classé. Les nouvelles découvertes musicales me passionnent, surtout lorsqu’elles m’amènent vers des territoires moins connus. La découverte est une valeur en elle-même. C’est un processus qui a une importance particulière: partir d’un morceau ou d’un son particulier, rechercher qui l’a produit, découvrir un musicien ou une musicienne qui amène ensuite à découvrir une scène, puis un ou une autre artiste qui utilise une technique comparable. Ces découvertes se nourrissent de recherches incessantes qui construisent presque spontanément des arbres de liens et parentés musicales. C’est une forme de pensée associative, couvrant parfois plusieurs décennies, qui m’a suivi depuis les débuts de mon ’éducation musicale’. Je n’établis pas de hiérarchie forte dans ces découvertes musicales entre ce qui est ancien, et qui serait forcément important, et un jeune groupe ou artiste qui vient d’apparaître sur une scène locale. Ma curiosité et mon intérêt resteront comparables tant que le groupe ou l’artiste en question sera en mesure d’apporter ces sensations particulières qui m’attirent indépendamment des genres.

Je ne suis peut-être pas réellement éclectique dans mes goûts musicaux, et peut-être sont-ils en fait très cohérents, traversant plusieurs genres tout en partageant plusieurs constantes: une attirance pour l’étrangeté et la transgression des normes, même lorsqu’elle est légère, une appréciation des atmosphères personnelles et des textures qui ne sacrifient pas l’approche mélodique. À une musique techniquement impressionnante, je préférerai toujours une texture singulière. J’aime assez naturellement aller vers des musiques expérimentales, mais l’accroche mélodique a en même temps une importance primordiale, même si elle est très discrète. Je suis clairement sensible aux mélodies mélancoliques, mais lorsqu’elles ne sont pas chargées de pathos et qu’elles n’atteignent pas un sentiment de tristesse forcée. La mélancolie ne doit pas être trop démonstrative mais fragile, fugitive et légèrement inaccessible. Le décalage, quand un élément n’est pas exactement là où on l’attend, est peut-être le point qui m’est le plus important. Ça peut être, par exemple, une note ou une voix en décalage, un rythme ou une structure inhabituel, un contraste entre élégance et brutalité. J’ai souvent envie de mentionner dans mes textes ces petits déplacements marquants en relevant les minutes et les secondes exactes où ils interviennent, mais je me retiens. Une musique peut être extrêmement travaillée et sophistiquée, mais il faut qu’il y ait une aspérité, une atmosphère qui nous emporte au-delà du raisonnable. Le fait de reconnaître certaines qualités musicales indépendamment de leur genre permet de faire cohabiter des artistes très différents sans que cela soit réellement contradictoire. Mon goût musical est de ce fait plutôt transversal, moins organisé autour des genres que sur un équilibre entre ordre et désordre, beauté et étrangeté, familiarité et découverte. C’est probablement là que se trouve sa véritable cohérence.

雨ならロック

Il pleut beaucoup à Tokyo ces dernières semaines d’été. Il pleut presque tous les jours. On ne va pas trop s’en plaindre car la pluie rafraîchit un peu les températures qui sont en général difficilement supportables en plein été. L’humidité est forte mais on reste dans le domaine du supportable, du moins lorsque l’on ne vit pas dans les zones sinistrées suite aux violentes pluies et aux inondations autour de Tokyo. Nous voyons à la télévision des zones inondées à Chiba et Saitama, que nous connaissons pour y être déjà allés, en raison d’averses soudaines et prolongées qu’on appelle ici Guerilla (ゲリラ豪雨). Sur les deux photographies, la pluie saisie à travers des baies vitrées est celle qui est tombée pendant plusieurs heures et de manière pacifique sur Tokyo Mid-Town. Quand il pleut, j’ai envie d’écouter du rock, celui teinté de mélancolie. Je ne déteste pas la pluie, ni la mélancolie qui envahit souvent la musique rock que j’ėcoute. J’aime plutôt la pluie quand elle ne m’empêche pas d’aller marcher dehors en prenant des photographies, mais j’aime aussi marcher sous la pluie en écoutant de la musique rock, notamment celle qui va suivre.

Depuis notre retour à Tokyo, je suis reparti à la recherche du son rock alternatif japonais que j’aime tant, et j’ai assez vite retrouvé sur mon chemin le groupe Kurayamisaka (くらやみざか) avec leur dernier single Summer film, accompagné d’un deuxième morceau intitulé Hamabe ni Chiru (浜辺に散る). Depuis leur premier album Kurayamisaka yori ai wo komete que j’avais découvert l’année dernière, Kurayamisaka semble avoir obtenu une reconnaissance dépassant les cadres du rock indépendant. Je les ai vu jouer lors de l’émission télévisée THE MUSIC DAY 2026 diffusée le Samedi 4 juillet 2026 sur NTV, pendant la tranche horaire de l’après-midi vers 14h. Kurayamisaka interprétait le morceau farewell tiré de leur premier mini-album (EP) intitulé kimi wo omotte iru, sorti en octobre 2022. Sur Summer film, les premiers accords de guitare donnant la sensation d’être légèrement désaccordés me rappellent tout de suite Sonic Youth. Mais ces guitares montent rapidement en puissance. La voix pop à la diction claire de Sachi Naitō (内藤さち) survole le tout. Cette approche pop dans le chant sur des guitares massives est un des points distinctifs de Kurayamisaka, et ça fonctionne vraiment bien sur Summer film. Sachi chante d’une manière très expressive sur ce morceau faisant presque six minutes avec un final à deux voix posées sur des guitares de plus en plus noisy. Tout ceci fonctionne tellement bien que ce single en serait presque parfait. Sur le deuxième morceau Hamabe ni Chiru (浜辺に散る), ce n’est plus Sachi Naitō qui chante mais le guitariste du groupe Shōtarō Shimizu (清水正太郎). C’est une excellente surprise car il a une voix un peu nasale qui me rappelle assez celle de Gotch. Et comme le titre du morceau parle de plage, je pense immédiatement à celles du Shōnan, de Kamakura à Fujisawa immortalisées sur l’album Surf Bungaku Kamakura (サーフ ブンガク カマクラ) d’ASIAN KUNG-FU GENERATION.

Écoutons ensuite le sublime morceau Wakare (別れ) concluant le EP kudaru (くだる) du groupe hiragi no (ひらぎの). hiragi no est un jeune groupe de rock alternatif originaire de Kyoto formé en 2026. kudaru est leur premier EP, publié le 17 juin 2026. Le groupe hiragi no se compose de cinq membres: Anon Sano (佐野愛音) au chant, à la guitare et à l’écriture, Yuta Okuhara (奥原佑太) à la guitare et à la composition, Yujiro Kobayashi (小林勇二郎) également à la guitare, Syuya Kobata (小畑柊也) à la basse et Soichiro Sakiyama (サキヤマ ソウイチロウ) à la batterie. Leur formation à trois guitares produit un son ample entre shoegaze et dream pop. Les guitares y sont très mélodiques teintées de mélancolie accompagnée par la voix d’abord fragile d’Anon Sano, mais gagnant progressivement en puissance jusqu’à un final à couper le souffle. Le contraste entre la masse des guitares et la voix à la fois puissante et délicate d’Anon Sano est absolument fabuleuse. Au point de catharsis à la fin de Wakare, on a l’impression que sa voix occupe tout le spectre sonore audible pendant quelques brefs instants. Ce final me donne les larmes aux yeux à chaque écoute.

Sur le morceau Clara (クララ) du EP claras de yukiguni (雪国), le chant de Eiichi Kyo (京英一) est aussi doux que la neige tombant délicatement sur les terres bordant la mer du Japon. Le nom du groupe fait forcément allusion au roman Yukiguni (雪国, Pays de neige) de Yasunari Kawabata (川端康成), mais le groupe n’est pourtant pas originaire des régions enneigées du Nord du Japon. Le trio est de Tokyo et les images de la vidéo accompagnant le morceau sont plutôt celles d’un été en bord de ville. Je connaissais déjà l’approche très contemplative du groupe sur le morceau Tokyo dont j’ai déjà parlé. Le single Clara avance doucement sous un ciel lourd d’été, mais les mélodies de guitares restent légères et harmonieuses. La voix du chanteur est presque féminine. On écoute cette musique en se laissant porter par le temps qui passe. Je trouve une approche très japonaise dans la musique du groupe. Ce morceau en particulier est emprunt du mono no aware (物の哀れ), la conscience mélancolique de la fragilité et de l’impermanence des choses, produisant simultanément tristesse et beauté.

J’écoute ensuite le single Natsu, Bōjitsu (夏、某日) de la compositrice et interprète yuna. (柚凪。) originaire de Funabashi dans la préfecture de Chiba. Yuna. se produit sous son nom actuel depuis Juin 2025, mais elle a commencé sa carrière musicale sous le nom 703gōshitsu (703号室). Elle a eu un gros succès avec le titre Nisemono Yūsha (偽物勇者) que je ne connaissais pas et qui a une approche beaucoup plus pop que Natsu, Bōjitsu (et beaucoup moins intéressante à mon avis). Son changement de nom d’artiste correspond en fait à une nouvelle direction artistique s’écartant de la J-Pop pour une approche plus alternative et sensible. On ressent une forte émotion dans sa voix d’abord légèrement tremblotante, puis prenant ensuite beaucoup de force et d’ampleur avec une aisance déconcertante. On s’éloigne ici du rock contemplatif. Les guitares sont certes très présentes mais n’accaparent pas vraiment toute l’attention. C’est vraiment la voix très affirmée de Yuna., au service d’une mélodie pop immédiatement accrocheuse, qui m’attire beaucoup sur ce morceau.

Dans un style un peu similaire où le chant rock est très affirmé, j’écoute également un des derniers singles du groupe Hakubi intitulé (Not) For Me ou 「こんなロックはいらない」 en japonais. J’ai déjà parlé plusieurs fois de ce duo et même si je ne suis pas leur actualité d’une manière très assidue, j’aime me laisser emporter par leur musique rock émotionnelle. Le morceau (Not) For Me ne cherche pas à révolutionner le genre mais la force de Hakubi est d’arriver à maintenir une tension constante, avec l’interprétation de Katagiri prenant une dimension presque cathartique. Le titre japonais du morceau, répété dans les paroles, qu’on traduirait par « je n’aime plus ce rock » est très surprenant et intriguant venant d’un groupe de rock. Katagiri n’exprime pas tant un rejet du rock et de ce qu’il est devenu, mais plutôt une évolution d’elle-même par rapport au rock qu’elle appréciait tant étant plus jeune et qu’elle souffre de voir être devenu autre chose pour elle.

Pour terminer cette petite playlist de musiques indépendantes, je quitte le rock qu’on écoute sous la pluie pour des compositions plus électroniques, celles du groupe LAUSBUB (ラウスバブ) avec un single intitulé Sign sorti le 10 juin 2026. LAUSBUB est un duo originaire de Sapporo brouillant les frontières entre rock alternatif, électro et musique expérimentale. C’est un jeune groupe formé en 2020 et composé par deux lycéennes du même lycée: Riko Iwai (岩井莉子) à la guitare, synthétiseur, à la programmation et Mei Takahashi (髙橋芽以) au chant et à la guitare. Il n’est pas rare au Japon que les groupes rock ou autres commencent au lycée ou à l’université dans les clubs de musique. Le nom du groupe LAUSBUB signifie « petit chenapan » en allemand (ou garnement, polisson, petit fripon, petit diable, petit cornichon… et j’en passe). Je ne sais pas exactement les raisons derrière le choix de ce nom, mais dans une interview pour le magazine Fender, les deux musiciennes mentionnaient une influence forte d’artistes japonais comme YMO et Cornelius, mais aussi de la musique allemande de Kraftwerk et DAF (Deutsch-Amerikanische Freundschaft). L’histoire ne raconte malheureusement pas si Kraftwerk étaient également des « petits chenapans », mais j’en doute fortement. Le morceau Sign a en tout cas quelque chose d’en même temps ludique et complexe dans la manière de chanter de Mei Takahashi. La mélodie pop est accrocheuse, se mélange à des textures sonores parfois proches du shoegaze et garde ce petit quelque d’avant-garde électronique qui me plait énormément. La voix flottante, presque détachée, de Mei me rappelle par moments celle d’Utae sur un morceau comme Dystopia même si Utae part vers un style plus proche de la dream pop. On retrouve cette impression de flottement dans la vidéo accompagnant le morceau Sign de LAUSBUB. La vidéo qui prend son temps pour montrer les silences et les moments vides m’a tout de suite intrigué jusqu’à ce que je me rende compte qu’elle avait été réalisée par Rikiya Imaizumi (今泉力哉). 「さすがですね!」 me suis-je dit. Son cinéma a une sensibilité très particulière faite de quotidien, de flottement émotionnel, de mélancolie discrète et de personnages un peu décalés, sans chercher à surdramatiser, ce qui correspond bien à ce morceau Sign à la légèreté mélancolique et l’étrangeté douce. Sign a en fait été composé à la demande du réalisateur pour la série Chloe & Emma (クロエマ) qu’il a réalisé pour Amazon Prime, avec Hana Sugisaki (杉咲 花) et Mikako Tabe (多部 未華子) dans les rôles principaux. Hana Sugisaki a déjà joué récemment dans un drama de Rikiya Imaizumi intitulé Fuyu no nanka sa, Haru no nanka ne (冬のなんかさ、春のなんかね) que j’avais beaucoup aimé. Chloe et Emma est basé sur un manga écrit et illustré par Tsunami Umino (海野 つなみ). Je me lancerais certainement dans le visionnage de Chloe & Emma une fois la première saison de Vivant terminée. Je me suis finalement décidé à regarder cette série dont on parle tant, d’autant plus que la deuxième saison vient de démarrer à la télévision.

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J’ai souvent pris en photo le bâtiment d’architecture postmoderne que l’on nomme Octagon. Il a été conçu par Shin Takamatsu (高松伸) en 1990. Il se situe à un croisement de rues à Ebisu-Nishi. Comme souvent dans les oeuvres architecturales de cet architecte, l’architecture ressemble à une machine couverte de métal dont on n’apercevrait pas ou peu la mécanique. Avec ses grand hublots circulaires noires ressemblant, Octagon me fait pourtant penser à une créature des profondeurs océaniques.

Le sticker aperçu sur une rue en pente de Daikanyama représente un portrait datant de 1968 de la légendaire reine de la Soul Aretha Franklin. La photographie a été réalisée par Lee Friedlander. Ce n’est pas la première fois que la marque Supreme s’empare de l’image de personnalités musicales pour des séries de t-shirts. Celui-ci est sorti en Avril 2026 dans la collection Supreme Spring/Summer 2026. Comme tous les T-shirts Supreme d’une saison, il est produit pour un drop précis (ici, SS26 Week 7) avec une disponibilité limitée en stock au lancement et n’est plus revendu ensuite. Il circule désormais sur le marché secondaire à des prix plus élevés. Je vois souvent des longues files d’attente dans la rue devant la boutique Supreme de Daikanyama. J’imagine que la plupart des acheteurs sont des collectionneurs qui ne portent jamais leurs achats, comme des collectionneurs de disques vinyles n’ouvrant jamais la pochette plastifiée.

J’ai vu le bâtiment Yamazaki Buneido Timber Office Building (文栄堂渋谷木質ビル) grandir au coin du grand croisement Shibuya 2 près du tunnel d’Aoyama. Il a été achevé un peu plus tôt cette année, conçu par Yutaro Ohta (太田雄太郎), architecte originaire de Nagoya, qui s’est fait connaître après avoir travaillé pendant environ neuf ans chez Kengo Kuma & Associates. J’avais été voir il y a trois ans l’Aroma Terrace conçue pour AEAJ (Aroma Environment Association Japan) dont Yutaro Ohta etait en charge pour Kengo Kuma. Il a ensuite créé son propre collectif d’architecture nommé Futofuto (太太). Le bâtiment se distingue par une disposition décalée des fenêtres sur sa façade et par l’utilisation de plaques de bois de cyprès hinoki de Kiso. Il a conservé l’utilisation du bois en façade de son expérience chez Kengo Kuma. J’aime en tout cas l’integration de matériaux naturels dans le paysage urbain, qui vient adoucir la ville.

Nous sommes au neuvième étage du building Hikarie à Shibuya. J’aime beaucoup cette vue où la désorganisation urbaine est apparente. On y aperçoit beaucoup de choses en strates jusqu’aux tours de Nishi-Shinjuku au loin. Il y a le Miyashita Park et son hôtel Séquence conçus par Nikken Sekkei. Depuis son inauguration en 2020, le parc est devenu un des points de rassemblement de la jeunesse de Shibuya. Sur la même latitude, on reconnaît bien sûr le grand Tower Records de Shibuya et derrière cette ligne, le toit courbe du gymnase de Yoyogi conçu par Kenzo Tange, coiffé par les cimes des arbres du parc de Yoyogi. A Nishi-Shinjuku, les tours de la mairie de Tokyo et du Park Hyatt, également conçues par Kenzo Tange, sont visibles et immédiatement reconnaissables. Une vue depuis les hauteurs de la tour Shibuya Scramble Square donnerait une meilleure vue d’ensemble de cette partie de Tokyo entre Shibuya, Harajuku et Shinjuku mais je préfère celle-ci car, étant plus proche du sol, elle témoigne mieux de l’enchevêtrement urbain.

J’ai souvent pris en photo le RISE Building conçu par l’architecte Atsushi Kitagawara (北川原温). J’aime l’architecture futuriste de ce bâtiment, en particulier la structure drapée de la toiture métallique, dont l’apparence chaotique semble sortir d’un film de science-fiction. A son ouverture en Juin 1986, on y trouvait une salle de cinéma indépendante, le Cinema Rise (シネマライズ), qui s’était spécialisée pendant près de 30 ans dans les films d’auteur et le cinéma international. En Novembre 2010, l’espace Rise X, qui était pendant quelques années une petite salle en sous-sol équipée pour la projection numérique, ferme ses portes pour être remplacée par la salle de concert WWW. La salle WWW que nous connaissons maintenant a conservé la configuration en gradins de l’ancienne salle de cinéma. J’avais d’ailleurs apprécié cet agencement lors du concert de a子. Cinema Rise ferma définitivement en Janvier 2016, et en Septembre de cette même année, l’ancien cinéma fut remplacé par une deuxième salle de concert nommée WWW X et située au 2ème étage. Le concert inaugural était celui de cero. WWW existait donc déjà six ans avant la fermeture définitive de Cinema Rise. Le RISE Building est bordée par la petite rue piétonne Spain-zaka qui remonte vers le Departement Store PARCO. Cette approche souvent encombrée par la foule permet cependant d’apprécier les formes particulières et l’architecture distinctes du bâtiment. Je remonte de temps en temps cette rue exprès pour regarder le building. J’ai d’ailleurs pris de nombreuses photographies depuis cette rue. Depuis la rue desservant PARCO, la photographie du RISE building que je préfère reste celle prise en Octobre 2009 pour l’épisode 10 de ma série Made in Tokyo Series. Sur les affiches du cinéma RISE ce mois là, on y montrait le film Air Doll (空気人形) du réalisateur Hirokazu Kore-eda avec dans le rôle principal Bae Doona (배두나), qui joua avant cela dans le film Linda Linda Linda (リンダ リンダ リンダ) dont j’ai déjà parlé, et le film The Limits of Control (リミッツ・オブ・コントロール) de Jim Jarmusch. Sur une autre photographie du cinéma RISE que j’avais pris en Mars 2006, on y montrait deux films de 2005, Last Days de Gus Van Sant et Brokeback Mountain d’Ang Lee.

Je mentionnais le neuvième étage du building Hikarie à Shibuya car j’y étais pour voir l’exposition de photographies I’m So Happy You Are Here: Japanese Women Photographers from the 1950s to Now (まなざしの奇跡 日本女性写真家の冒険). L’exposition, se tenant du 4 juillet au 26 août 2026 au Hikarie Hall, présente environ 200 œuvres de 30 photographes japonaises majeures, des années 1950 à aujourd’hui. L’exposition présentant exclusivement le travail de femmes photographes japonaises est née d’un livre bilingue anglais-français I’m So Happy You Are Here: Japanese Women Photographers from the 1950s to Now, publié par Aperture en 2024, et accompagné d’une exposition aux Rencontres d’Arles. L’exposition a ensuite circulé internationalement avant d’arriver finalement au Japon. Elle entend replacer le travail des femmes dans l’histoire de la photographie japonaise d’après-guerre traditionnellement racontée à travers des photographes hommes comme Nobuyoshi Araki (荒木経惟), Daido Moriyama (森山大道), Shōmei Tōmatsu (東松照明), Eikoh Hosoe (細江英公) entre autres. Parmi les photographes présentées, je connaissais les photographies d’un certain nombre d’entre elles, notamment celles de Miyako Ishiuchi (石内都). J’avais déjà vu quelques unes de ses photographies axées sur les objets, les traces corporelles, la mémoire (de sa mère notamment) lors de l’exposition Mother’s en 2006, au Musée de la photographie à Yebisu Garden Place. Je connaissais également les collages photographiques surréalistes réalisés par Toshiko Okanoue (岡上淑子) dès les années 1950, pour les avoir vu lors de l’exposition Le miracle du silence en 2019, au Tokyo Metropolitan Teien Art Museum près de la station de Meguro. Lors de cette exposition, j’ai beaucoup aimé la série Elevator Girls de Miwa Yanagi (やなぎみわ) transformant des grands espaces commerciaux en environnements dystopiques et théâtraux. Je connaissais cette photographe depuis l’exposition The Incredible Tale of the Innocent Old Lady and the Hertlass Youg Girl au Hara Museum vue en 2005. Plus récemment, j’avais découvert les auto-portraits de Mari Katayama (片山真理) lors de l’exposition Ghost in the Shell: The exhibition (攻殻機動隊) qui se déroulait au TOKYO NODE de Toranomon Hills. Ses prothèses pour pallier à un handicap entraient en résonance avec les corps synthétiques des cyborg du manga de Masamune Shirow. On trouvait bien entendu d’autres figures importantes de la photographie japonaise comme Rinko Kawauchi (川内倫子), dont j’avais vu il y a quelques années la grande exposition M/E On this sphere Endlessly interlinking à la galerie d’art de Tokyo Opera City à Shinjuku, et Mika Ninagawa (蜷川実花) dont je parle assez souvent pour ses œuvres photographiques et films. Ninagawa présentait une série de photographies en noir et blanc intitulée Dancing with Shadows in the Light, datant de 2024. C’est une œuvre assez différente de l’image typique de Ninagawa avec une photographie jouant sur les couleurs saturées et explosives de fleurs notamment et ses photographies très vives de personnalités vues par exemple dans son livre éponyme sorti en Octobre 2010. Cette série au Hikarie Hall s’oriente davantage vers une réflexion sur la lumière et est aussi belle que fascinante.

Je parlais de Ghost in the Shell ci-dessus ce qui me donne une bonne transition vers le nouveau single GO GHOST de King GNU qui est utilisé comme thème d’ouverture de la série animée sortie un peu plus tôt cette année. Le morceau, sorti le 29 juillet 2026, a été écrit et composé par Daiki Tsuneta (常田大希). Bien qu’il soit assez court, avec un peu moins de 3 minutes, il est dense et pas aussi agressivement accrocheur que les derniers morceaux du groupe. Il est très intéressant dans sa composition car il ressemble à un morceau de King GNU, notamment avec le chant très présent et immédiatement reconnaissable de Satoru Iguchi (井口理), mais il intègre en même temps les éléments de l’univers de Ghost in the Shell. Je pense en particulier à son introduction composée d’une chorale aux accents ethniques qui rappelle immédiatement la bande originale composée par Kenji Kawai (川井憲次) pour le premier film d’animation Ghost in the Shell de Mamoru Oshii sorti en 1995. Le morceau emblématique du film intitulé 謡 I – Making of Cyborg se base sur des chants traditionnels japonais, avec des harmonies inspirées des chants polyphoniques bulgares. On retrouve cette atmosphère dès l’introduction de GO GHOST, ce qui nous plonge tout de suite dans l’univers étrange du manga, puis le morceau devient ensuite plus pop. Je gardais en France l’album CD de la bande originale de 1995 acheté à l’époque en import japonais (bien sûr) après avoir vu le film au cinéma, mais je viens de l’amener à Tokyo dans mes bagages. Outre le morceau clé qui se répète sous des formes différentes jusqu’à sa forme la plus aboutie et puissante intitulée 謡 III – Reincarnation, les pistes instrumentales orchestrées par Kenji Kawai sont belles et abstraites, décrivant parfois une ville sombre et froide traversée par des éclats de lumière. Les paroles des morceaux chantés ont été écrites par Kenji Kawai lui-même dans une forme ancienne du japonais, le yamato kotoba, ce qui donne à la musique du film une ambiance à la fois ancienne et totalement futuriste correspondant très bien à l’univers du film. Cette OST de 1995 se termine par un morceau bonus inattendu très différent du reste de l’album. Il s’intitule See You Everyday (每天見一見!) et est chanté en cantonais par la hongkongaise Fang Ka Wing (方嘉詠). Il a également été composé par Kenji Kawai mais son approche est complètement pop. Ça peut paraître étonnant de terminer cet album par un morceau de cantopop, mais il faut se rappeler que la ville futuriste représentée par Mamoru Oshii ressemble à métropole asiatique multiculturelle telle que Hong Kong où il avait été faire des repérages. See You Everyday n’était pourtant pas utilisée au générique de fin du film en version originale japonaise, il s’agissait plutôt de 謡III – Reincarnation mentionné plus haut. Comme je le mentionnais dans un billet récent, le générique final de la version internationale était lui accompagné de One Minute Warning de Passengers (le projet de U2 et Brian Eno). J’ai en tout cas un plaisir immense de redécouvrir soudainement See You Everyday de Fang Ka Wing. Je l’ai tellement écouté il y a trente ans que je l’adore. En le réécoutant maintenant en boucle, je me dis que cette pop enjouée correspond en fait assez bien à l’aspect par moments un peu loufoque du manga original, conservé dans la version animée récente mais totalement absente du film de 1995.

J’ai découvert par hasard à la radio le morceau Hello, my name is… de Tempalay et c’était une excellente surprise. Il s’agit du morceau d’ouverture de leur prochain album ATOMEW qui sortira le 2 Septembre 2026. Le morceau long de six minutes a une approche très expérimentale qui m’a beaucoup surpris même si je ne connais pas très bien le groupe, groupe qui m’a tout de même toujours intéressé notamment par la présence d’AAAMYYY. Je ne savais pas que Tempalay avait ce genre de sons en eux, et je me dis maintenant que j’ai peut être eu tord de ne pas assez m’y intéresser. Ce morceau change complètement la perception que j’ai du groupe et si l’ensemble de l’album suit ce type d’expérimentations musicales extrêmement inspirées, je signerais tout de suite. Bon, l’autre single sorti de l’album, I DON’T WANNA DIE!, est entre guillemets plus classique mais comme il est chanté principalement par AAAMYYY, on y retrouve cette instabilité vocale que j’aime tant. Hitsuji Bungaku (羊文学) sort un nouveau single et c’est toujours une bonne surprise. Keep Walking est sorti le 29 Juillet 2026 et une bonne mise en jambe pour nous préparer au concert qu’on ira voir un peu plus tard cette année. Le morceau est moins abrasif que le précédent Dogs, et je dirais que c’est du pur jus Hitsuji Bungaku, avec des guitares très présentes et la voix de Moeka puissante et tout simplement inimitable. Une autre bonne surprise est de découvrir un nouveau single de Miyuna (みゆな). Il s’intitule Nothing Ever Works Out (なにもうまくいかない) et est sorti le 1er Juillet 2026. Je n’arrive pas trop à suivre le fil de sa carrière musicale car elle ne sort pas beaucoup de nouveaux singles, participe à des concours de chant en Asie (qu’elle gagne), et continue ses tournées dans des petites salles sans pourtant annoncer de nouveaux albums. Nothing Ever Works Out me plaît beaucoup pour sa structure atypique qui se rapproche un peu de son sublime album Guidance (2022). Le nouveau single electro-pop met en valeur sa voix changeante, qui ressemble même à celle d’Utada Hikaru à mi-morceau. Je souhaite vraiment qu’elle sorte un prochain album sur cette lancée.

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Ces photographies ont été prises dans le centre de Shibuya peu de temps après la fin de la coupe du monde de football 2026 dans la deuxième partie du mois de Juillet, et avant nos vacances d’été narrées en sept épisodes d’une petite série, au demeurant fort intéressante. Cette coupe du monde paraît désormais bien loin et on aurait l’impression que ces photographies ont été prises dans un univers parallèle. On ne trouve bien entendu plus à Shibuya les effigies de Messi, Yamal et Bellingham sous le grand ballon rond Adidas. Un peu plus loin dans la cohue des petites rues sales de Center-gai, je remarque au détour de la rue Basketball street des grandes fresques que je ne connaissais pas sur un mur latéral du drugstore Matsumoto Kiyoshi. Elles ont été créées pour la réouverture de l’enseigne à Shibuya, sous le nom SHIBUYA SCRAMBLE FLAG. La première grande illustration ressemble à un chat porte-bonheur Maneki-neko avec un design basé sur quelques motifs traditionnels. Elle s’intitule SUNS & ONES et est l’œuvre de l’artiste Nori Okawa (大河紀). La deuxième illustration avec une dynamique pop entend représenter la nature de Shibuya en éternel changement. Elle s’intitule redevelop par l’artiste Inoue (イノウエ). Rien de très original graphiquement mais très certainement en accord avec ce qu’on peut s’attendre à trouver dans le centre de Shibuya. Et de l’autre côté de la rue, les personnages de Sanrio font de la publicité pour du shampoing, au volant d’un cabriolet qui ferait envie le long de la route 134 bordant le Pacifique en direction d’Enoshima. À noter que cette vision fait abstraction des embouteillages encombrant habituellement cette route en été et la chaleur insupportable quand on est à l’arrêt assis dans une voiture sans toit et donc sans air conditionné opérant. Mais je serais près à accepter ces désagréments s’il s’agissait de la Ferrari Testarossa rouge du jeu d’arcade Outrun, en écoutant par exemple Nightcall de feu Kavinsky tiré de son album justement intitulé OutRun (2013). Ce morceau emblématique de Kavinsky, devenu indissociable du film Drive de Nicolas Winding Refn, associait du beau monde. La voix féminine est celle de Lovefoxxx du groupe CSS (Cansei de Ser Sexy). La chanteuse belge Angèle reprendra magistralement le rôle, avec Phoenix, lors de la cérémonie de clôture des Jeux Olympiques de Paris 2024. Sur le morceau original de 2010, Kavinsky chante également avec un vocoder, accompagné par Sébastien Tellier dans les chœurs. La production est signée par Kavinsky et Guy-Manuel de Homem-Christo (de Daft Punk), avec SebastiAn au mixage. La mention du groupe brésilien CSS (Cansei de Ser Sexy), originaire de São Paulo, me ramène tout d’un coup 20 ans en arrière, car j’écoutais beaucoup en Août 2006 le morceau Let’s make love and listen to Death from Above. En le réécoutant maintenant, je me rends compte que je me souviens de toutes les associations de sons et les tons de voix de Lovefoxxx, de son vrai nom Luísa Hanae Matsushita. Elle est brésilienne issue de la communauté japonaise-brésilienne (nikkei). Comme l’indique le titre du morceau, elle était fan du groupe canadien Death From Above 1979, originaire de Toronto. De fil en aiguille, je réécoute le morceau Black History Month de Death From Above 1979, sur leur album You’re a Woman, I’m a Machine, que j’avais aussi beaucoup écouté il y a vingt ans. Et en parlant de rock indépendant canadien, je repense tout d’un coup au morceau Shaking Hands du groupe Women originaire de Calgary. Shaking Hands possède un équilibre instable entre mélodie pop et dissonance qui est vraiment remarquable. J’évoquais ce morceau dans un article d’Octobre 2009, avec beaucoup d’autres très belles choses dans les musiques indépendantes. Mais Shaking Hands est un de ces morceaux que j’aime réécouter de manière régulière.

Continuons encore un peu en musique avec une très belle découverte, toujours canadienne, celle de Saya Gray avec son album SAYA, sorti en Février 2025. Pour ceux qui sont attentifs, et je sais qu’ils sont nombreux, Saya Gray participait au single Blue de Millennium Parade avec Daiki Tsuneta et Daniel Caesar. Je connaissais la photographie intriguante de cet album sans avoir écouté sa musique jusqu’à maintenant. Saya Gray est née à Toronto d’une mère japonaise pianiste classique et d’un père trompettiste de jazz d’origine écossaise. On imagine très bien qu’elle a été plongée dans la musique dès son plus jeune âge. Elle joue d’ailleurs de plusieurs instruments. Après des EPs expérimentaux, elle construit l’album SAYA qui est plus mélodique, tout en mélangeant diverses choses et styles entre rock alternatif, folk tendance country, R&B, électro et jazz. Le résultat est assez surprenant et très inspiré en commençant par l’excellent …THUS IS WHY (I DON’T SPRING 4 LOVE) ouvrant l’album. Ce morceau est atypique et représente bien le reste de l’album composé de 10 titres. Le morceau PUDDLE (OF ME) est certainement le single le plus évident et le plus immédiat. J’aime aussi beaucoup SHELL (OF A MAN), 10 WAYS (TO LOSE A CROWN) et EXHAUST THE TOPIC notamment pour son final en décrochage sonore. Ces morceaux sont entourés de sons parfois inattendus rendant l’ensemble passionnant et imprévisible à l’écoute. Dans une interview de Février 2023, Saya Gray mentionne que Sheena Ringo est son artiste japonaise préférée, ce qui me satisfait forcément beaucoup. Fujii Kaze et Millennium Parade, tiens donc, sont également mentionnés dans cet interview. À propos de Sheena Ringo, j’irais finalement la voir cette année pour sa nouvelle tournée d’Octobre et Novembre 2026. Ça sera pour la première date à Chiba. Je n’ai pas réussi à avoir une place pour les dates de Tokyo au Tokyo International Forum Hall A, mais finalement, ce n’est pas plus mal car la salle de Chiba est beaucoup plus petite avec environ 1700 places. Espérons que toutes les conditions soient réunies pour que je puisse enfin la voir cette année. Les places sont en tout cas difficile à obtenir même pour le fan club. On ne pouvait demander qu’une seule place par personne pour cette tournée, ce qui n’était pas le cas pour les tournées précédentes, à ma connaissance.