le musée des histoires en mouvement

Le nouveau centre culturel The Museum of Narratives (MoN Takanawa) conçu par Kengo Kuma vient d’ouvrir ses portes le 28 Mars 2026. Je n’ai pas attendu très longtemps pour aller le parcourir. Il s’agit d’un des éléments du vaste projet Takanawa Gateway City, desservi par la station de train Takanawa Gateway et dont certains bâtiments sont toujours en construction. MoN Takanawa ne ressemble pas à un musée classique avec des collections permanentes mais plutôt à un grand espace ouvert dans lequel on circule. Cet espace est ponctué de galeries appelées Box de tailles variées allant jusqu’à la salle de spectacle, de terrasses, d’un café, de zones laboratoires et d’un espace tatami entre autres. L’idée évoquée dans le nom du musée est de raconter des histoires et des expériences mêlant culture japonaise, technologie, art contemporain et performances vivantes.

Le bâtiment en lui-même était pour moi l’attraction principale de ma visite car je n’avais pas prévu de voir une exposition particulière ou un spectacle. Dès l’extérieur, sa forme en spirale recouverte de bois et de verre interpelle. La présence des lamelles de bois n’est pas une surprise dans l’architecture de Kengo Kuma, mais leur agencement qui peut apparaître comme aléatoire donne le sentiment d’un bâtiment organique en mouvement. Les mauvaises langues penseront peut-être que ça donne plutôt l’impression que le bâtiment n’est pas fini. J’aime assez ces formes imprévisibles. L’intérieur peut aussi être désorientant car les limites entrent les étages restent floues. On a le sentiment d’un grand espace ouvert sans hiérarchie, avec pentes et passages suspendus qui s’enchevêtrent. L’architecture est spectaculaire. Elle est en même temps pleine de vides, peut-être parce que cet espace est encore jeune. Je trouve qu’il y a beaucoup d’espace d’attente qui n’ont pas de fonctions très définies. L’espace tatami est seulement cela, un espace couvert de tatami. Avec sa hauteur basse et ses formes rondes, le nouveau MoN Takanawa fonctionne également comme un contrepoint aux tours de verre de Takanawa Gateway City qui l’entourent. Il donne à l’ensemble une taille plus humaine.

J’écoute le EP Odoru Noir d’Hikari Mitsushima (満島ひかり) produit cero sorti le 18 Avril 2026. Il comporte deux titres dont le morceau titre Odoru Noir (踊るノアール), qu’on pourrait traduire comme le noir en mouvement ou le noir dansant, et dröm, qui veut dire rêve en suédois. L’ambiance du EP évoque tout de suite l’univers musical de cero, dont je garde encore maintenant une très forte impression de leur album e o sorti en 2023. Je suis à chaque fois attiré par la voix d’Hikari Mitsushima et elle est élégamment mise en musique par cero. On y devine une certaine mélancolie urbaine qui évolue dans un mouvement doux et flottant. La voix d’Hikari Mitsushima et les choeurs de cero sur dröm nous donnent l’impression d’être légèrement en apesanteur au dessus de la ville et de ses lumières nocturnes.

å çhichibu ßans øurs

Nous continuons notre exploration quasi méthodique des recoins du Nord du Kanto, en retournant à Saitama dans la région de Chichibu que nous avons déjà visité plusieurs fois. Nous nous arrêtons d’abord dans un charmant café restaurant à l’entrée de Chichibu, non loin de la rivière Arakawa. Le Café de Chillin’ (カフェ・デ・チリン) est situé à Fukaya, caché au détour d’une petite route qu’il faut connaître à l’avance. Le café est indiqué par un panneau en bois mais celui-ci est à peine visible. Le nom de l’endroit suppose qu’on prenne son temps, ce que nous faisons dans la limite du raisonnable, mais nous avons ensuite prévu la visite d’un sanctuaire au cœur de Chichibu, à une petite trentaine de minutes en voiture.

Le sanctuaire Hijiri (聖神社) est connu comme étant le sanctuaire de l’argent en raison de son lien avec la première monnaie japonaise, nommée Wadōkaichin (和同開珎). Le sanctuaire est en fait situé près de l’ancienne mine de cuivre de Wadō. La découverte de ce cuivre en l’an 708 mena à la frappe du Wadōkaichin, qui est considéré comme la première monnaie officielle du Japon. Beaucoup de visiteurs y viennent pour prier pour la prospérité et la chance au takarakuji. Il faut bien entendu beaucoup plus qu’une simple visite au sanctuaire de Hijiri pour espérer gagner au takarakuji. Il n’empêche que quelques gagnants ayant préalablement visité le sanctuaire se sont déclarés en y ont déposant un mot faisant part de leurs gains (pas toujours extraordinaires). Le sanctuaire est de petite taille, posé sur une montagne boisée et silencieuse. A une dizaine de minutes à pieds depuis le sanctuaire, en suivant un chemin de terre à l’intérieur de la forêt, il est indiqué que l’on peut voir une grande reproduction de la pièce Wadōkaichin. L’endroit est considéré comme un de ces fameux “power spot” que nous aimons tant découvrir. Après la visite du sanctuaire, nous nous décidons donc d’aller voir de près cette pièce géante posée près d’un ruisseau. Au fur et à mesure que nous avançons sur le chemin forestier, une crainte s’empare de nous. Et s’il y avait des ours dans cette forêt de montagne ? Depuis quelques semaines, les informations nous parlent très régulièrement d’ours descendant des montagnes pour chercher de la nourriture, en attaquant parfois des gens. Il y a eu des cas à Chichibu et dans l’Est de Tokyo au delà de Hachijōji. Avec cette idée en tête, chaque petit bruit dans la forêt prend une ampleur démesurée et nous fait hésiter à marcher jusqu’à la grande pièce. Un peu à contre cœur car nous avions fait plus de la moitié du chemin, nous préférons faire demi-tour. Avant de reprendre la route, nous demandons quand même conseil au gérant d’une petite boutique de pâtisserie japonaise située à l’entrée du sanctuaire. L’homme nous rassure en nous confirmant qu’il n’y a pas d’ours sur cette montagne car elle est séparée du reste de la chaîne montagneuse. On y trouve par contre des cerfs. Il nous explique que les ours sont nombreux plus en profondeur dans les montagnes, notamment à Mitsumine, que nous avons déjà visité deux fois. Nous voilà rassurés. Ces nouvelles informations nous poussent même à revenir sur nos pas pour voir cette fameuse pièce géante. Nous sommes seuls dans la forêt. L’ambiance y est paisible. Seul le bruit du petit cours d’eau nous chatouille les oreilles. Les ours sont loin. Les cerfs n’ont pas daigné nous rendre visite.

Je n’avais pas encore parlé du dernier album de Sheena Ringo, Kinjite (禁じ手), ou Forbidden Move dans son titre en anglais, sorti le 11 mars 2026. Le projet est atypique dans sa discographie, dans un esprit similaire à l’album Ukina (浮き名) sorti en 2013, car aucun morceau n’a été entièrement composé par elle-même. Il s’agit donc d’un album constitué uniquement de collaborations avec d’autres compositeurs et producteurs. Je dirais tout de suite que je n’ai pas complètement accroché à cet album, notamment parce qu’un certain nombre de morceaux comme W●RK et 2045 composés avec Daiki Tsuneta (常田大希) et Millennium Parade, Susuki ni Tsuki (芒に月, La velada legendaria) et Matsu ni Tsuru (松に鶴, Este nuevo problema) composés avec Ichiyo Izawa (伊澤一葉) étaient déjà sortis et qu’on a eu amplement le temps de les écouter jusqu’à l’usure. Le morceau 2045 est certes agréable mais a quand même plutôt des airs de face B, ce qui fait un peu remplissage sur l’album. Autant Susuki ni Tsuki est un tour de force musicalement et vocalement, autant je le trouve difficile à placer dans un album. L’autre morceau Matsu ni Tsuru se révèle en fait fatiguant, avec sa démesure de carnaval. Le problème principal de l’album est de ne pas avoir de grande cohérence de styles. Le premier morceau de l’album Shihō (至宝) composé par Jun Miyake (三宅純) est très beau musicalement mais Ringo persiste à essayer de le chanter dans un français qu’elle ne maîtrise que moyennement. La vidéo conçue comme une publicité pour la marque Boucheron ne me pousse pas beaucoup à aimer le morceau, malgré l’allusion au centaure qu’on avait pu déjà voir sur la pochette de l’album Sandokushi (三毒史). Le deuxième morceau rock Kujū (苦渋) composé par Hiromasa Ijichi (伊秩弘将) et chanté en anglais par Ringo, n’est pas déplaisant mais je le trouve quand même plutôt fade et sans grande originalité. Vers la fin de l’album, malgré mes premières impressions à sa sortie en single, j’aime assez le morceau intitulé Aigyō (愛楽) composé par Miliyah Kato (加藤ミリヤ). On ne retrouve cependant pas ce qui fait les particularités de la musique de Sheena Ringo. J’ai parfois l’impression que Ringo s’est senti obligée d’accepter ce que les autres ont composé pour elle. C’est en fait le principe de l’album. Quand au dernier morceau de l’album Ukiyo (憂世) également composé par Jun Miyake, il resemble à un standard américain d’un autre âge qui m’horripile au plus haut point. Alors que reste-il de nouveau et d’intéressant sur cet album? Il reste deux excellents morceaux composés par BIGYUKI, Samezame (覚め醒め) et surtout Himehajime (秘め初め), qui sont assez expérimentaux, extrêmement inspirés et très bien interprétés par Ringo. Elle aurait vraiment dû confier entièrement les manettes de cet album à BIGYUKI et on aurait pu avoir une suite à KSK, certes dans style différent car électronique mais avec cette énergie dissonante et nerveuse que j’aime tant. Sur l’album, le morceau central SI・GE・KI avec Mukai Shutoku (向井秀徳) est également intéressant et est suffisamment expérimental pour bien se greffer à ceux de BIGYUKI. Par contre, Mukai Shutoku nous fait du Mukai Shutoku (This is Mukai Shutoku) et on n’y trouve plus beaucoup d’étonnement. Le morceau n’en reste pas moins très bon. Je regrette quand même beaucoup que cet album ne parvienne pas à construire une unité. Susuki ni Tsuki (芒に月) et W●RK restent bien entendu excellents mais ils sont tellement différents l’un de l’autre que j’aurais souhaité les voir rester sur leur EP respectif.

Tout comme j’ai été déçu de ne pas pouvoir assister à la tournée nationale de cette année, j’ai été plutôt déçu par cet album que je n’écoute en fait pas beaucoup par rapport au reste. J’ai également pris la décision de résilier mon abonnement au fan club Ringohan après plusieurs années d’inscription. Je pense que j’ai franchi une étape où la musique de Ringo commençait à moins m’interpeller voire à me laisser parfois indifférent. La non reconnaissance des fans de longue date pour la priorité aux places de concert a fini par m’achever, mais sans énormes regrets ceci étant dit. Je ne me suis pas battu pour avoir des places à la revente, après trois essais de réservation infructueux. Une petite pause est certainement nécessaire et s’est même imposée naturellement. Certains développements de l’agence de Sheena Ringo, Kronekodow, me posent aussi question, notamment l’arrivée de l’économiste et commentateur médiatique Yusuke Narita (成田悠輔) dans l’agence. Je ne suis pas familier de ses écrits mais on lui prête des controverses concernant certains propos qu’il aurait tenu sur le vieillissement de la société japonaise. Le rapprochement de Ringo avec ce genre de personnalité provocatrice me fait craindre des dangers, notamment parce que certains ont tendance à chercher chez Ringo des polémiques. Certains fans font d’ailleurs part de leurs conflits intérieurs suite à cette annonce. Je ne comprends pas vraiment ce mélange des genres dans son agence, et je n’ai pas vraiment envie que mon inscription soit versée vers d’autres que Ringo.

エスプレッソってすげぇ苦ぇ

Nous avons célébré la fête des mères avec une semaine de retard dans un restaurant de l’hôtel Kitano à Nagatachō. L’endroit m’avait intrigué après être passé plusieurs fois devant. Le restaurant était plutôt calme, ce qui était bienvenu. Au même étage que le restaurant où nous avons déjeuné, se trouve un lounge faisant salon de thé. Il est ouvert sur un étroit patio composé d’un petit jardin de bambous. Depuis le restaurant, on passe devant ce salon de thé pour rejoindre l’ascenseur et l’escalier descendant au rez-de-chaussée. En passant, je vois un homme assis à une table du salon ressemblant étrangement au chanteur Eikichi Yazawa (矢沢永吉), figure mythique du rock japonais. Je pense me tromper car je peine à imaginer qu’il soit tout simplement assis à une table d’un salon de thé, ouvert sur un patio à la vue de tous. Sa gestuelle que j’entrevois pendant les quelques secondes où je passe devant le lounge me fait pourtant dire qu’il lui ressemble beaucoup. Alors que je dois le regarder un peu trop attentivement, il me regarde également pendant une demi-seconde. Je prétends ensuite avoir oublié quelque chose au restaurant pour retourner sur mes pas et repasser une nouvelle fois devant ce lounge. L’homme ressemble vraiment à Ei-chan (永ちゃん) mais je ne suis pas sûr qu’il s’agisse vraiment de lui. Ça me paraît possible après tout car cet hôtel est plutôt tranquille et quasiment désert à cette heure là. Une fois redescendu au rez-de-chaussée, je fais part de cette impression à Mari qui me croit à peine. Pourtant, lorsque nous sortons de l’hôtel pour rejoindre le parking, le voilà maintenant sorti dehors sur le trottoir portant un masque blanc et attendant qu’une voiture vienne le chercher. Mari me confirme qu’il s’agit bien de Eikichi Yazawa. Elle a reconnu ses yeux. Fut une époque où elle appréciait Ei-chan et elle l’a même déjà vu en concert. J’accepte donc sa confirmation. Je ne peux pas dire que je connaisse vraiment la musique de Eikichi Yazawa mais il est tellement connu qu’il est difficile de passer à côté de certains de ses morceaux les plus emblématiques. Il m’arrive parfois de voir des personnalités au hasard des rues mais je pense toujours me tromper et simplement voir une personne ressemblante. Il y a plusieurs semaines, j’ai pensé reconnaître Miyuna (みゆな), que j’ai vu en concert il y a quelques années, dans le grand supermarché CostCo de Kawasaki. Tout en me disant que je devais me tromper, la ressemblance de son visage et de sa coupe de cheveux et sa manière d’être m’avaient interrogé. J’avais vu dans cette personne une certaine aura qu’on explique pas, notamment dans la manière par laquelle elle interagissait avec les quelques personnes qui l’accompagnaient. Je n’en serais cependant jamais certain. Sur le moment, j’avais même regretté de ne pas avoir porté mon t-shirt noir de sa tournée Guidance, ce qui aurait peut-être attiré son regard et conforté mon impression.

Il est de plus en plus difficile de faire la part des choses entre réalité et fiction sur les réseaux sociaux, en particulier sur Instagram et Threads. J’ai l’impression assez désagréable qu’une partie des images qu’on peut y voir sont générées par intelligence artificielle, sans que cela soit annoncé clairement. Je me retrouve ainsi régulièrement à essayer de deviner si la photographie que je vois est réelle ou fictive, et c’est de plus en plus difficile de faire la part des choses. Expérimenter avec la création d’images artificielles m’a fait comprendre la simplicité par laquelle on peut les créer. Je n’ai pas de soucis avec les images artificielles lorsqu’elles sont clairement annotées comme telle. Une des conséquences à cela est que j’ai fini par m’éloigner progressivement des réseaux sociaux, d’une manière assez naturelle d’ailleurs. J’utilise pourtant très souvent les outils AI, notamment ChatGPT, pour assouvir mon besoin de connaissances sur les sujets qui m’intéressent. Il faut pourtant tout prendre avec des pincettes, les erreurs étant encore nombreuses. Il n’est pas rare que je procède à une confirmation sur Google Search ou sur l’AI intégré Gemini. Il n’empêche que j’aurais du mal à me passer de ces outils maintenant. Il m’arrive de temps en temps de créer des photographies artificielles et de les montrer dans des billets que je prends soin d’annoter comme faisant intervenir l’intelligence artificielle. Au delà du visuel, je les utilise comme déclencheur d’inspiration pour mes textes fantaisistes du Tokyo Parallèle. Je ne sais pas encore où ces textes vont m’amener mais j’entrevois depuis quelques temps qu’ils font partie d’un tout. Les liens se forment progressivement entre ces textes, comme un puzzle que j’assemble pièce après pièce. Tout ceci deviendra peut-être un jour un ensemble cohérent que je pourrais articuler dans un livre.

Made in Tokyo vient tout juste d’avoir 23 ans (Yeaaah!). Cela représente 2658 billets publiés et environ 6531 commentaires (en incluant les miens en réponse). Les statistiques de WordPress montrent les billets qui ont été vus chaque jour et certains sont parfois très anciens. Rien qu’en lisant le titre, j’arrive étonnement assez bien à me souvenir des quelques photographies que chaque billet contient. J’aime aussi parfois réouvrir certains billets anciens pour les relire et constater les réactions des visiteurs de l’époque. Je ne pense pas que les visiteurs que j’avais il y a vingt ans, à l’apogée des plateformes blog, me suivent encore maintenant. Certains visiteurs laissaient même un commentaire à chacun de mes billets, puis ont disparu soudainement sans dire au revoir, très certainement attrapés par d’autres priorités dans leurs vies. En relisant certains commentaires de ces anciens billets, il m’arrive régulièrement de me demander ce que ces visiteurs sont devenus. Je regrette que certains d’entre eux aient complètement disparu, avec leur blog parfois. Ce sont des phases, certains prennent le train en route puis descendent à une station. Le train continue sa route inexorablement vers une destination inconnue. Ça fait 23 ans qu’il roule tranquillement mais à un rythme soutenu. N’hésitez pas à prendre quelques minutes pour saluer et discuter avec le conducteur.

Les deux photographies ci-dessus ont été prises dans les jardins de l’ancienne demeure Iwasaki-Tei (旧岩崎邸庭園) du fondateur du groupe financier Mitsubishi, Hisaya Iwasaki. Elle a été conçue par l’architecte anglais Josiah Conder en 1896. Nous l’avions déjà visité une fois en 2004. Il y a 22 ans, on pouvait prendre des photos à l’intérieur, ce qui n’est plus possible maintenant. Je me demande quelle en est la raison. En plus de vingt ans, le paysage autour de la demeure a changé avec de nouveaux immeubles venant perturber la vue. Les deux barres d’immeubles de la deuxième photographie sont plus anciennes et étaient déjà présentes à notre premier passage. Les lignes d’air-conditionnés accrochées aux façades des murs m’interrogent. Que se passe t’il lorsqu’un problème technique nécessite une réparation ou un remplacement.

Je ne sais plus quel détour m’a amené vers l’album Shintai to Uta Dake no Kankei (身体と歌だけの関係) de Hi-Posi (ハイポジ), sorti en 1995. Hi-Posi est un groupe japonais formé en 1988 autour de la chanteuse et compositrice Miho Moribayashi (もりばやしみほ). Il est souvent associé au mouvement Shibuya-kei des années 1990, mais je trouve l’univers du groupe beaucoup plus étrange et personnel que ce que j’imagine du style pop rétro chic du mouvement Shibuya-Kei. Le nom du groupe m’était familier depuis très longtemps. J’ai d’abord pensé avoir entendu parlé de Hi-Posi sur le blog collaboratif néojaponisme fondé par W. David Marx, mais il n’en parle en fait pas malgré l’intérêt poussé de ce blog pour le mouvement Shibuya-Kei. Relire en diagonale quelques billets de ce blog malheureusement inactif depuis de nombreuses années me rappelle toute l’érudition de son auteur et des commentateurs réguliers, que je lisais à l’époque avec un œil attentif. La musique de Hi-Posi sur cet album Shintai to Uta Dake no Kankei mélange différents styles, un peu de techno-pop, des sons tournés vers le trip-hop, du ska… dans une pop minimaliste portée par la voix douce et hypnotique de Miho Moribayashi. Sa voix un peu enfantine et naïve nous amène dans un monde de rêve trouble emprunt de mélancolie. Le morceau titre de l’album fait presque 10 minutes et c’est le chef d’œuvre de cet album qui est souvent considéré comme étant le meilleur de Hi-Posi. J’ai également un faible pour le morceau Ato Nan Nichi (あと何日) qui est sublime de sensibilité. Je pense que ce morceau est une bonne porte d’entrée vers l’album. Le reste est dans le même esprit, hors du temps et de l’espace, dans un mélange improbable entre comptine expérimentale et dream pop japonaise des années 1990.

J’ai été troublé par le film Namibia no Sabaku (ナミビアの砂漠), vu sur Netflix il y a quelques semaines. J’avais en tête de voir ce film depuis son apparition sur la plateforme mais j’attendais d’être dans de bonnes conditions de visionnage. Il s‘agit d’un drame psychologique sorti en 2024, réalisé par Yoko Yamanaka (山中瑶子). On suit la jeune Kana, âgée de 21 ans, dans ses relations sentimentales et dans sa profonde instabilité émotionnelle qui se révèle progressivement. Elle est interprétée par l’actrice Yūmi Kawai (河合優実). Elle est particulièrement marquante dans ce rôle pour son côté extrêmement naturel et imprévisible. Kana est à la fois attachante et drôle, mais en même temps cruelle et inquiétante. Le jeu remarquable de l’actrice est un des grands intérêts du film. Le titre faisant référence au désert de Namibie entend représenter l’état d’être de Kana, un espace brûlant et solitaire. Le film arrive formidablement à nous faire toucher du doigt les sentiments d’instabilité émotionnelle, tout en ne cherchant pas simplifier psychologiquement son héroïne. Le film peut faire penser à un documentaire dans certaines scènes mais garde une approche très stylisée. La justesse du jeu de Yūmi Kawai m’a touché, et j’y ai pensé longtemps après avoir vu le film. Je le garde en mémoire dans la série des films japonais qui m’ont marqué, à un rang proche de films comme Drive My Car de Ryusuke Hamaguchi (濱口竜介), Nobody Knows (誰も知らない) de Hirokazu Kore-Eda (是枝裕和) et All about Lily Chouchou (リリイ・シュシュのすべて) de Shunji Iwai (岩井俊二). En fait, j’avais initialement en tête de voir Namibia no Sabaku car j’avais remarqué Yūmi Kawai dans un drama télévisé intitulé Extremely Inappropriate! (不適切にもほどがある!) que je n’ai pourtant regardé que très distraitement. On y raconte l’histoire d’un homme, interprété par Sadawo Abe (阿部 サダヲ), faisant des aller-retours dans le temps entre 1986 (ère Showa era d’où il vient) et 2024 (ère Reiwa actuelle). Yūmi Kawai y joue sa fille, en lycéenne des années 1980, et beaucoup avaient remarqué sa ressemblance frappante avec Momoe Yamaguchi, au point de la surnommer « Momoe-chan de l’ère Reiwa ». Cette ressemblance m’avait également interpellé, d’autant plus que Momoe Yamaguchi est la seule idole de l’ère Showa que j’apprécie.

Les méandres des internets m’amènent ensuite vers la musique du duo féminin de hip-hop et pop japonais HALCALI avec leur premier album Halcali Bacon sorti en 2003. HALCALI était assez populaire au début des années 2000 avec quelques gros succès comme le single Tandem (タンデム). Ceux et celles qui étaient au Japon à cette époque là le connaissent très certainement. Je le réécoute maintenant avec une certaine nostalgie de cette époque insouciante, mais avec une oreille nouvelle. Pourquoi avoir envie maintenant de réécouter ce groupe? La raison est simple, Miho Moribayashi de Hi-Posi, que j’évoquais ci-dessus, a en fait écrit entièrement un des morceaux de cet album, le dernier intitulé Tsuzuki Mayonaka no Ground (続・真夜中のグランド). Les fils et les aiguilles m’ont donc amené vers le hip-hop de HALCALI, qui m’avait déjà assez plu à l’époque, sans pourtant le découvrir plus en avant. Le groupe HALCALI, originaire de l’arrondissement de Meguro à Tokyo, est composé de Haruka (Halca) et Yukari (Yucali). Le nom du groupe est donc tout simplement une fusion de leurs deux prénoms. Le duo a été remarqué, lors d’un concours de rap féminin au début des années 2000, par le collectif appelé O.T.F composé des membres de RIP SLYME, RYO-Z et DJ FUMIYA. O.T.F, pour Oshare Track Factory (オシャレ・トラック・ファクトリー), a ensuite produit les débuts de HALCALI, notamment la majeure partie de l’album Halcali Bacon. On trouve chez HALCALI et sur cet album, un hip-hop old-school mélangé à une pop très colorée pleine d’humour. Le tout est très spontané, un peu chaotique mais très ludique, avec une pointe d’excentricité bienvenue. Je suis en fait très surpris d’accrocher maintenant à la totalité des morceaux, dont certains comme Giri Giri Surf Rider (ギリギリ・サーフライダー), Ah HALCALI Sensation (嗚呼ハルカリセンセーション) et Otsukare Summer (おつかれSUMMER) sont vraiment excellents. Il faut dire qu’elles maîtrisent extrêmement bien leur flot et les compositions musicales parfois un peu délirantes sont très bonnes, nous ramenant joyeusement au cœur des années 2000.

a beautiful place, an eagle in your mind

Allez savoir pourquoi, je réécoute en ce moment beaucoup l’album Geogaddi de Boards of Canada. Cet album sorti en 2002 m’a toujours fasciné et je le réécoute de temps en temps, mais l’écoute devient presque obsessionnelle ces derniers temps. C’est certes un album rempli de mystères et d’interprétations parfois fantaisistes, mais ce n’est pas la raison première pour laquelle cette musique m’attire. Des morceaux comme Music is Math, Sunshine Recorder et Alpha and Omega ont une beauté hypnotique, parfois même subliminale, spirituelle et ésotérique très certainement. Je les écouterais bien comme catalyseur pour mes histoires du Tokyo Parallèle, mais pour l’instant le morceau Sunshine Recorder m’inspire les deux photographies ci-dessus. Enfin, je sais très bien la raison pour laquelle je réécoute Boards of Canada. Le groupe va en fait sortir un nouvel album intitulé Inferno, le 29 Mai 2026. Le premier extrait intitulé Prophecy At 1420 MHz me fait attendre cet album avec impatience. Les commentaires sur YouTube sont souvent les meilleurs des réseaux sociaux (les commentaires sur les autres réseaux sociaux sont souvent proche du vide abyssal). Je retiens celui-ci: « props to BoC for featuring smaller artists like God ». Dans un autre commentaire, on nous précise que dans un article publié en 1959, les physiciens de l’université Cornell Philip Morrison et Giuseppe Cocconi avaient émis l’hypothèse que toute civilisation extraterrestre tentant de communiquer par signaux radio pourrait utiliser une fréquence de 1420 MHz, naturellement émise par l’hydrogène, l’élément le plus commun de l’univers et donc probablement familier à toutes les civilisations technologiquement avancées. Tout un programme.

Dans un style très différent et plus euphorique, j’ai beaucoup écouté ces derniers mois le premier album de Ninajirachi intitulé I Love My Computer sorti en Août 2025. Ninajirachi, de son vrai nom Nina Wilson, est une compositrice électronique, productrice et DJ australienne née en 1999. Son nom de scène est en fait inspiré par le Pokémon Jirachi (ジラーチ). J’apprends avec beaucoup d’intérêt que Jirachi hiberne pendant la majeure partie de sa vie, ne se réveillant que durant sept jours tous les mille ans. Il peut également être éveillé si une voix d’une grande pureté lui chante une mélodie. Je ne suis pas sûr que la voix de Nina soit d’une grande pureté mais sa musique a par contre tout ce qu’il faut en énergie pure, mélangeant hyperpop, EDM mélodique, trance, electro-house et textures numériques très inspirées de la culture internet. Elle évoque dans ses morceaux son adolescence sur internet et la relation intime avec son ordinateur. Les deux premiers morceaux de l’album sont plaisants mais l’album passe un cap avec le troisième intitulé Fuck My Computer, qui est un des meilleurs de l’album. Ce morceau est aussi étrange et décalé que sublime, évoquant une sorte de surcharge mentale digitale. Le morceau suivant CSIRAC part vers des sons trance un peu inattendus qui font également partie des meilleurs moments de l’album. J’avais découvert cet album avec les deux morceaux It’s You (avec Daine) et Infohazard, qui restent plus immédiatement accrocheurs, sans mettre de côté une certaine mélancolie technologique. Le gros single de l’album reste All I Am et il fait clairement bouger les foules, comme on peut le voir sur certaines petites vidéos sur son compte Instagram. L’album a reçu d’excellentes critiques, et je pense que Ninajirachi doit être sur un nuage. Son énergie sur scène a l’air en tout cas très communicative et se lit sur son visage. J’aurais aimé la voir en concert à Tokyo un peu plus tôt cette année mais j’ai découvert cet album un peu trop tard. J’avais initialement découvert la musique de Ninajirachi grâce à une des trois setlists de Yeule sur NTS Radio. Il s’agissait du morceau Ninacamina de Ninajirachi & Izzy Camina, très violemment remixé par KAVARI. La vidéo du morceau montre des représentations de la chanteuse virtuelle Hatsune Miku (初音ミク), ce qui m’avait fait comprendre tout l’intérêt que Ninajirachi éprouve pour la culture pop japonaise.

the preparation for a dive is always a tense time

Dans la continuité musicale du billet précédent, j’écoute aussi beaucoup quelques autres morceaux de rock indépendant japonais en commençant par celui intitulé Gekkō (月光) du groupe Blurred City Lights (ブラードシティライツ), trio formé à Nagoya en 2022 dont le fil directeur est que « les lumières floues de la ville finiront sûrement par vous éclairer » (ぼやけたまちのひかりは、きっとあなたを照らし出す). Cette atmosphère urbaine très atmosphérique, d’inspiration shoegaze mais pas très éloignée des mélodies pop mélancoliques, me plaît beaucoup. La voix de Nanase Kamiya (神谷なな星) possède une douceur féminine très intense. Quand j’ai écouté pour la première fois le morceau Route 225 (ルート225) du groupe cephalo, j’ai tout de suite ressenti une ressemblance avec le son et les voix du groupe iVy dont je parlais encore dans le dernier billet. Ce n’est que maintenant en écrivant ce petit texte que je réalise que cephalo est en fait un deuxième projet musical de Fuki de iVy. Mon intuition était donc plus que correcte. Route 225 accroche immédiatement avec ses guitares denses et flottantes, ses mélodie menées avec conviction par la voix claire de Fuji, et ses chœurs qui m’évoquent un peu ceux de Yurika Kasai (河西ゆりか) chez Hitsuji Bungaku (羊文学). A ce propos, Hitsuji Bungaku a également sortie un nouveau single intitulé Dogs, qui n’est pas leur meilleur mais qui est étonnamment abrasif, tout à fait en accord avec le drama juridique Sins of Kujo (九条の大罪) dont il est le thème du générique de fin. J’ai beaucoup aimé cette série sortie en Avril 2026 adaptée du manga de Shohei Manabe. L’histoire suit Taiza Kujo interprété par Yuya Yagira, un avocat controversé qui accepte de défendre les personnes les plus détestées de la société. Les premiers épisodes m’avaient un peu décontenancé car l’avocat défend des gens indéfendables, mais la série arrive à trouver un bon équilibre au fur et à mesure des épisodes. Toujours dans le même esprit rock indé, j’écoute également le morceau nine lives du groupe tiny yawn, originaire de Tokyo, dont j’avais deja parlé dans un billet précédent. J’aime beaucoup la trame de guitare intriquée jouée par Yuki Sugama accompagnant une bonne partie du morceau et la voix toujours intense de Megumi Takahashi ne forçant pourtant pas le trait. J’écoute ensuite le morceau Rock’n’Roll (ロックンロール) du groupe Shiroi Inu (白い犬), également originaire de Tokyo. On reste dans les sons rock indé avec une approche plus rugueuse et spontanée. J’adore l’entrelacement des deux voix, une féminine et une masculine, sur ce morceau. On y ressent une légère dissonance car les deux voix chantent volontairement sur un ton un peu décalé, mais ça contribue complètement à l’intérêt du morceau. On continue avec les associations atypiques de voix sur le morceau Outta My Way de Sorry Youth avec PEDRO. Je parle souvent sur ces pages du groupe japonais PEDRO mais je ne connaissais pas le groupe rock taïwanais Sorry Youth (si on le dit un peu vite, on pourrait penser au nom d’un autre groupe de rock alternatif américain). Sorry Youth chante en chinois puis Ayuni de PEDRO les accompagne en japonais. Le morceau fonctionne très bien comme collision entre deux scènes rock asiatiques qui partagent une même sensibilité mélodique et émotionnelle. Les guitares y sont abrasives, le rythme tendu, et la voix d’Ayuni possède cette énergie directe et nerveuse qui fait monter le final du morceau dans une catharsis qui me plaît vraiment beaucoup. « Ne viens pas te mettre à travers mon chemin (邪魔させないよ) » nous répète elle incessamment pendant ce final mémorable.