4444年の4s4ki

Contrairement à mon habitude, je m’y suis pris un peu tard pour réserver ma place pour le concert de la tournée Oneman Live Tour 2025 « 4444年 »;C4 de l’artiste 4s4ki. Sa tournée se composait de six dates au Japon démarrant le 16 Février 2025 à Sapporo, en passant ensuite à Nagoya, puis Fukuoka, Sendai, Osaka pour terminer avec un final à Tokyo le 11 Mars 2025. Le concert de Tokyo auquel j’ai assisté se déroulait dans la salle ZEPP Shinjuku, se trouvant au quatrième sous-sol de la grande tour Kabukicho Tokyu Tower. La tour est située, comme son nom le suggère, dans le quartier de Kabukichō. J’ai découvert la musique d’4s4ki avec son premier album Your Dreamland (おまえのドリームランド). Il a pour moi une signification assez particulière car je l’avais découvert en Avril 2020 pendant le premier état d’urgence de la crise sanitaire à Tokyo. Cet album m’avait apporté un réconfort certain alors qu’on était coincé chez soi en se demandant bien ce que cette crise pouvait nous réserver. Avec cet album, j’avais également découvert un style musical, qu’on surnomme hyper-pop, qui était pour moi nouveau et qui m’avait fait connaître des compositeurs et producteurs de cette mouvance d’avant-garde à cette époque là. J’ai toujours considéré qu’4s4ki était en avance de phase et elle est pour moi une sorte de mètre-étalon du genre. 4s4ki a depuis inspiré d’autres artistes et a collaboré avec de nombreux musiciens ayant une même approche sonore disruptive. Je ne dirais pas que j’ai suivi la musique d’4s4ki à chaque sortie de nouveaux singles ou de EPs mais j’ai toujours gardé une oreille attentive aux directions qu’elle prenait. J’ai toujours su que je pourrais revenir vers sa discographie pour piocher quelques morceaux qui m’intéresseraient. J’ai beaucoup de respect pour cette artiste car je lui trouve une grande authenticité artistique et on ressent qu’elle vit complètement sa musique sans faire semblant. J’ai ressenti cela très franchement pendant le concert.

J’avais pris une journée de congé, ce qui m’a permis d’arriver à Kabukichō deux heures en avance, pour pouvoir faire un petit tour à la boutique du concert ouverte depuis 16h30. J’étais venu acheter un t-shirt, qui vient remplir ma petite collection de t-shirts de concert, que je porte d’ailleurs régulièrement (ils ne restent pas dans la penderie ou dans un placard). A mon arrivée, il y avait déjà une petite file d’attente dans un couloir du premier sous-sol. Sur une des façades de la Kabukicho Tokyu Tower, un écran géant digital montre par intermittence l’affiche du concert « 4444年 »;C4. C’est un nom bizarre que je ne chercherais pas à comprendre, mais je sais seulement que sa tournée nationale de 2014 avait un nom similaire avec un C3 à la place du C4 (« 4444年 »;C3). Après avoir acheté mon t-shirt, j’ai pratiquement une heure à perdre dans Shinjuku avant l’ouverture des portes. Je repars vers le Tower Records situé près de la station de Shinjuku. Je fais le tour d’un air distrait car j’ai déjà la tête dans le concert qui va bientôt commencer. Tout en errant dans les rues encombrées de Shinjuku sous un temps pluvieux, je réécoute les derniers EPs d’4s4ki à savoir 44th Dimension sorti en Janvier 2025 composé en collaboration avec le musicien électronique américain Yultron, Jiai equal Jiai (慈愛equal自愛) sorti en Décembre 2024 et Collective Obsession (集合体大好病) sorti en Octobre 2024.

Le temps passe finalement très vite et il est déjà l’heure de retourner vers la salle du ZEPP Shinjuku pour l’appel très organisé des numéros de places. La salle a une capacité de 1500 personnes et ma place est dans les 900 (vu que j’ai acheté ma place un peu tard quelques semaines avant le concert). Malgré cela, j’ai pu très facilement me placer dans la première partie de la salle. Le public autour de moi est plutôt jeune et d’une mode vestimentaire excentrique qui change un peu du public rock dont j’ai l’habitude. On peut pas dire que le public imite la mode parfois très colorée d’4s4ki mais on retrouve tout de même les boots surélevées et un style oscillant entre le punk et le gothique. Être installé debout dans la salle avec une bière à la main est l’occasion de regarder autour de moi la faune qui m’entoure. Je suis toujours très attentif à la musique d’attente, normalement sélectionnée par l’artiste. Je remarque l’excellent Drums of Death de FKA Twigs sur son non-moins excellent dernier album Eusexua, puis un peu après je suis surpris d’entendre un morceau d’Autechre. Je suis d’autant plus surpris qu’il s’agit de Dropp extrait du EP7 sorti en 1999, un de mes morceaux préférés de la très longue discographie du duo électronique d’avant-garde. Je trouve dans ce morceau d’Autechre une immense détresse, comme des tirs incessants de missiles sur une terre désolée. Le groupe se défend bien entendu de tout sens ou signification de ce morceau. La salle du ZEPP Shinjuku est récente et cela se note immédiatement, notamment par la présence de bandeaux d’écrans digitaux placés en hauteur faisant le tour de la salle. Sur la scène, un immense écran géant nous montre le nom d’4s4ki en écriture stylisée. Quand j’étais adolescent, j’aimais imaginer et dessiner ce genre d’écriture au design compliqué et parfois difficilement lisible. J’ai peut-être même imaginé des formes de lettres similaires à celles que je vois devant moi sur cet écran géant.

Le concert démarre à 19h pile. 4s4ki entre rapidement sur scène habillée d’une très jolie robe courte noire avec des froufrous roses et d’autres motifs roses. Les manches courtes laissent apparaître ses nombreux tatouages et des bracelets de cuir noir cloutés (pour le côté punk certainement). Elle n’est pas très grande (1m53) mais porte des bottes noires surélevées. Sur la scène est posée une petite estrade sur laquelle elle monte ou s’assoit. Derrière elle, un large pupitre doit cacher toute la machinerie électronique qui diffuse les sons du concert accompagnés de la voix d’4s4ki et de ses invités. Le concert durera exactement deux heures bien remplies par une setlist de 29 morceaux et quelques messages adressés au public. Elle est très à l’aise avec son public et n’hésite pas à répondre à ceux, au fond de la salle, qui l’interpellent d’une voix forte. J’aime beaucoup ce genre d’interactions qui étaient particulièrement présentes lors de ce concert. Après les premiers morceaux, elle avoue tout de même avoir le tract, ce qui ne se voit carrément pas sur scène. Le concert se déroule en deux parties clairement distinctes. La première voit 4s4ki interpréter principalement des morceaux de ses trois EPs les plus récents, mentionnés ci-dessus. Je les connais assez bien ce qui est agréable à l’écoute. Son interprétation est plutôt fidèle aux versions des EPs sauf qu’on ne ressent pas l’effet auto-tune qu’elle utilise régulièrement mais de manière toujours légère. Parmi les huit premiers morceaux de son concert, il y en a plusieurs qui comptent dans mes préférés dans sa discographie comme Hymn to the Ego (自我讃歌) du EP Jiai equal Jiai (慈愛equal自愛) avec ses nombreux décrochages électroniques qui rendent si bien dans une grande salle de concert. J’aime aussi beaucoup Cranky Eyes sur son dernier EP 44th Dimension et Ganbariyasan dakara ai shite (頑張り屋さんだから愛して) sur son EP Collective Obsession (集合体大好病). Ce dernier morceau est un duo avec Rinahamu (苺りなはむ) que j’aurais bien voulu voir sur scène aux cotés d’4s4ki pour chanter ce morceau. Elle n’était malheureusement pas présente, ce qui n’est pas étonnant car elle se trouve en ce moment aux États Unis pour l’édition 2025 du festival SXSW avec la formation Tokyo Den-Nou (東京電脳).

4s4ki enchaîne ensuite avec quelques morceaux précédents ces trois derniers EPs, notamment le morceau paranoia, tiré de l’album Killer in Neverland, qui est également un des morceaux que je préfère. Suit ensuite une courte période où elle s’installe devant un clavier pour interpréter seule deux morceaux dont le très poignant Gokuaku Hito (極悪人) de son EP Jiai equal Jiai (慈愛equal自愛). Son interprétation quasiment à capella révèle toute la puissance de sa voix, loin de toutes les distorsions électroniques qui l’entourent normalement. A travers ce morceau, on découvre une autre facette qu’elle développe plus souvent ces derniers temps, avec par exemple, un autre de ses morceaux récents Nee Kiite (ねえ聞いて) qui conclura plus tard le concert. 4s4ki entrecoupe son set de plusieurs messages au public, et revient sur la tournée de 2024 sur laquelle elle avait dû annuler certaines dates à la dernière minute, dont le final à Tokyo, pour un problème de santé qui lui avait fait passer un séjour à l’hôpital. Ce retour vers cet événement donne une force émotionnelle toute particulière à cette petite partie au clavier qui se poursuit et se conclut avec le morceau Chronicle (クロニクル).

La deuxième partie commence ensuite. 4s4ki nous annonce que ses musiciens amis vont l’accompagner pour chacun des morceaux qu’elle va interpréter. Ce n’est pas une surprise car les noms des invités étaient indiqués sur l’affiche du concert, et ils sont particulièrement nombreux, au nombre de 14 parmi lesquels des rappeurs, DJs et compositeurs électroniques. On retrouve donc sur scène Aviel Kaei de CVLTE, Akira Ishige (石毛輝) de the telephones, Itsuka (いつか) de Charisma.com, OHTORA, Gigandect, gu^2, KOTONOHOUSE, Gokou Kuyt, DÉ DÉ MOUSE, Minami Nakamura (なかむらみなみ), NUU$HI, Hanagata, maeshima soshi et Masayoshi Iimori. En plus de voir 4s4ki sur scène, c’était un vrai plaisir de voir tous ces autres artistes que je connais pour la plupart par leur musique respective et pour leurs collaborations avec d’autres artistes de la même mouvance musicale qu’4s4ki. CVLTE partage par exemple le très beau morceau tears in rain ;( avec Minami Hoshikuma (星熊南巫) et elle-même est apparemment une bonne amie d’4s4ki, à en croire certaines photographies sur Instagram. Aviel Kaei de CVLTE était particulièrement mystérieux sur scène, caché par une cagoule à grandes oreilles, apparaissant soudainement au milieu du morceau Liar accompagnant 4s4ki de son rap très puissant pour repartir aussitôt à la fin de sa représentation tel un ninja. 4s4ki nous commente ensuite qu’il est toujours comme ça, apparaissant et disparaissant sans crier gare. Chacun des artistes profitent de leur passage sur scène pour souhaiter un bon anniversaire à 4s4ki. Certains prennent même un malin plaisir à prononcer son prénom avec un fort accent américain comme si on l’annonçait comme compétitrice dans un match de boxe. 4s4ki présente à chaque fois les musiciens qui l’accompagnent en faisant part des liens qu’elle a avec eux. On sent très clairement qu’elle est heureuse de leurs présences successives autour d’elle et les invités lui rendent bien l’appareil en poussant l’ambiance. Sur le morceau Pink Gang, Akira Ishige (石毛輝) du groupe the telephones ne tient pas en place et engage le public. Il faut dire que le morceau qu’il interprète avec 4s4ki est très upbeat et déclenche tout de suite une énergie déferlante. Je connais l’artiste DÉ DÉ MOUSE depuis longtemps, depuis son morceau Baby’s Star Jam de 2007 en fait, et j’étais très curieux de le voir sur scène. À son arrivée derrière les platines, 4s4ki le présente comme un oncle qui aime les BPM (BPM好きなおじさん). Le morceau interprété, Esupā Shōgakusei (エスパー小学生) du EP Collective Obsession (集合体大好病), joue clairement dans la catégorie des beats BPM agressifs. J’avais d’abord été un peu décontenancé à la première écoute du morceau, mais ce genre de son en salle de concert avec un public acquis à quelque chose d’assez jouissif. DÉ DÉ MOUSE, qui semblait d’abord un peu réservé à son arrivée sur scène, se laisse facilement emporter par le rythme, monte sur le pupitre pour sauter ensuite en avant sur la scène aux côtés d’4s4ki. Il y avait quelques morceaux que j’attendais avec impatience comme Hyper Angry Cat (超怒猫仔) tiré de l’album du même nom. Mega Shinnosuke qui rappe sur ce morceau n’est malheureusement pas présent mais Minami Nakamura (なかむらみなみ) utilise bien son espace, extrêmement à l’aise sur scène et extravertie dans son short court et sa doudoune argentée. On entend quelques gros sons électroniques sur certains morceaux comme Punish avec Gu^2 (prononcé Gu Gu) ou pure boi avec Masayoshi Iimori. Lui aussi monte sur le pupitre pour accompagner la puissance des sons avec des mouvements de bras. J’étais également très curieux de voir ce dernier sur scène car j’ai écouté un certain nombre de morceaux qu’il a composé pour divers artistes, et je le compte parmi les compositeurs et producteurs électroniques qui comptent, tout comme Yohji Igarashi et, certains diront aussi, Sasuke Haraguchi (原口沙輔). Voir Itsuka (いつか) du duo hip-hop Charisma.com était également une bonne surprise car je connais ce groupe depuis plus de dix ans et j’avais beaucoup aimé son interprétation sur le morceau AI no Tohiko (AIの逃避行) de Kirinji. Elle rappait avec 4s4ki sur le morceau Maboroshi (幻), sorti sur un des premiers EPs d’4s4ki intitulé Nemnem. Le morceau ReEnd (再終焉) avec NUU$HI sur le EP Collective Obsession (集合体大好病) est un de mes préférés de sa discographie. Le morceau est particulièrement dense et brillant, et j’étais très satisfait d’entendre 4s4ki dire qu’il s’agit d’un des morceaux sur lesquels elle a le plus travaillé et qu’elle préfère. Elle évoque le long travail de composition avec NUU$HI qui semble acquiescer. On imagine que le morceau a été difficile à concevoir mais a au final apporté beaucoup de satisfaction. On pouvait également entendre quelques morceaux de son premier album Your Dreamland comme I picked up a prostitute’s iPhone (風俗嬢のiPhone拾った) avec maeshima soshi et Gokou Kuyt et Your Dreamland (おまえのドリームランド) avec KOTONOHOUSE. maeshima soshi et KOTONOHOUSE sont des présences importantes dans la discographie d’4s4ki et ces deux morceaux sont remarquables. La setlist est longue mais passe très vite car tout s’enchaîne très vite jusqu’aux rappels. Les « Encore » sont criés dans la salle et 4s4ki ne prend pas trop de temps pour revenir sur scène parmi nous. Je me disais qu’il manquait dans la setlist le single 35.5, qu’elle interprète finalement en tendant le micro vers le public.

Cette configuration de concerts en deux parties distinctes est intéressante. La deuxième partie avec tous les invités m’a rappelé le concert Option C d’AAAMYYY l’année dernière, sauf que le rythme avec 4s4ki est assez différent. Je pense que j’ai pu écouté pendant ce concert tous les morceaux que je voulais absolument entendre. J’en ai découvert quelques autres que je ne connaissais pas comme OBON ou STAR PLAYER, tous les deux présents sur l’album Castle In Madness. KOTONOHOUSE compose également ce dernier morceau. On le sent très proche d’4s4ki et c’est lui qui amènera le gâteau d’anniversaire surprise qui l’attendait à la toute fin du concert. Elle a 27 ans, ce 11 Mars 2025. Elle est très surprise et c’est touchant de la voir si heureuse sur scène entourée de tous ses amis musiciens réunis sur scène pour les derniers morceaux des rappels. Son équipe lui envoie également un message d’anniversaire sur les écrans entourant la salle. Elle est tellement surprise qu’elle tombe en larmes en lisant les messages (que je montre en photo ci-dessus). Une photographie de famille avec le public est également prise pour conclure le concert. On peut d’ailleurs m’apercevoir sur la gauche. Les lumières s’allument finalement après des derniers au revoir. C’est toujours un moment difficile de quitter la salle. Je n’avais pas été à un concert depuis environ cinq mois et ça avait fini par me manquer franchement. Dehors, dans les rues de Kabukichō, il y a foule dans les rues pour un jour de semaine. Il me reste des images et des sons en tête. 4s4ki partage peu de temps après le concert la setlist. Je la reconstruis sur mon iPod et ne me lasse pas de réécouter la suite de morceaux. Les photographies ci-dessus sont un mélange de celles montrées par le staff d’4s4ki sur X Twitter et mes propres photos. J’en montre également quelques autres sur mon compte Instagram.

Pour référence, je note ci-dessous la setlist du concert au ZEPP Shinjuku de la tournée Oneman Live Tour 2025 « 4444年 »;C4 d’4s4ki:

1. 失楽園仮説 (Lost Paradise Hypothesis), sur le EP 慈愛equal自愛 (Jiai equal Jiai)
2. trance train, sur le EP 44th Dimension avec Yultron
3. Cranky eye, sur le EP 44th Dimension avec Yultron
4. 自我讃歌 (Hymn to the Ego), sur le EP 慈愛equal自愛 (Jiai equal Jiai)
5. rEINsTaLL avec maeshima soshi, sur le EP 集合体大好病 (Collective Obsession)
6. you are gone but…, sur le EP 44th Dimension avec Yultron
7. Mona Lisa, sur le EP 慈愛equal自愛 (Jiai equal Jiai)
8. 頑張り屋さんだから愛して (Ganbariyasan dakara ai shite), sur le EP 集合体大好病 (Collective Obsession)
9. gemstone feat. Pupet, sur l’album Castle In Madness
10. paranoia, sur l’album Killer in Neverland
11. 極悪人 (Gokuaku Hito), sur le EP 慈愛equal自愛 (Jiai equal Jiai)
12. クロニクル (Chronicle), sur le double album 超怒猫仔 (Hyper Angry Cat)
13. 風俗嬢のiPhone拾った (I picked up a prostitute’s iPhone) avec maeshima soshi et Gokou Kuyt, sur l’album Your Dreamland
14. Don’t Look Back (feat. 4s4ki, maeshima soshi, RhymeTube, OHTORA & Hanagata)
15. 再終焉 (ReEnd) avec NUU$HI, sur le EP 集合体大好病 (Collective Obsession)
16. 天界徘徊 feat. 釈迦坊主 (Prowling in celestial world feat. Shaka bose), sur l’album Castle In Madness
17. Maboroshi (幻) avec Itsuka (いつか) de Charisma.com, sur le EP Nemnem
18. Punish avec Gu^2, sur le EP Here or Hell
19. Liar avec CVLTE, sur le double album 超怒猫仔 (Hyper Angry Cat)
20. pure boi avec Masayoshi Iimori
21. Pink Gang avec Akira Ishige (石毛輝) de the telephones
22. 超怒猫仔 (Hyper Angry Cat) avec Mega Shinnosuke et Minami Nakamura, sur le double album 超怒猫仔 (Hyper Angry Cat)
23. OBON avec Gigandect, sur l’album Castle In Madness
24. エスパー小学生 (Esupā Shōgakusei) avec DÉ DÉ MOUSE, sur le EP 集合体大好病 (Collective Obsession)
25. Your Dreamland (おまえのドリームランド) avec KOTONOHOUSE, sur l’album Your Dreamland
26. STAR PLAYER avec KOTONOHOUSE, sur l’album Castle In Madness
Rappels
27. 35.5 avec Masayoshi Iimori, sur le double album 超怒猫仔 (Hyper Angry Cat)
28. Shirley, sur l’album CODE GE4SS
29. ねえ聞いて (Nee Kiite)

don’t you forget me not

Il s’agit du 2,500ème billet de Made in Tokyo. Pendant plus de vingt-deux ans, j’y ai écrit plus d’un million de mots et je ne compte pas le nombre de photographies. Malgré cela, ce blog est resté relativement confidentiel, malgré quelques éclats au milieu des années 2000. Une raison est que je n’ai jamais voulu faire de compromis sur son contenu et ce que je montre correspond à ce que je ressens sans aucune intention d’essayer de conquérir un public. Au final, ceux qui se retrouvent dans ces billets, ces images et ces sons doivent se limiter aux gens qui me ressemblent ou auxquels je ressemble, dans la même recherche d’une émotion parfois enfouie au fond de nous.

Pour accompagner cette série de photographies, je mentionnerais volontiers les morceaux Lushlife (2000) du groupe new-yorkais Bowery Electric, puis oblique butterfly (2023) du groupe de Los Angeles untitled (halo). Je découvre ces deux excellents morceaux, évoluant entre le trip-hop pour le premier et la Dream pop pour le deuxième, dans l’émission Liquid Mirror du mois de Février 2024 sur NTS Radio. Je mentionne décidément cette émission sur pratiquement tous mes billets récents car elle agit comme une porte d’entrée vers des mondes musicaux auxquels je suis très réceptif, mais que j’aurais un peu de mal à trouver par moi-même, du moins par rapport aux musiques alternatives japonaises qui ont parfois tendance à arriver vers moi de manière quasi-automatique grâce aux algorithmes d’Internet. Ces algorithmes sont une concrétisation de la non-coïncidence car les morceaux qu’on me propose ne sont pas liés à des heureux hasards mais correspondent à l’accumulation de mes écoutes précédentes.

Les petits rayons de lumière qu’on peut parfois apercevoir sur certaines photographies proviennent du morceau Point Nemo (ポイント・ネモ) du groupe japonais Yureru ha Yūrei (揺れるは幽霊) sur leur EP Mnemeoid sorti le 4 Mars 2025. Le nom du groupe qui signifie « Le fantôme qui vacille » est très beau tout comme ce morceau. Je sais peu de chose du groupe sauf qu’il se compose des quatre membres suivants: Sako (佐古) au chant, Hidaka (日高) à la guitare, Juggler (ジャグラー) à la batterie et Kōryō (功凌) à la guitare basse. Je sais par contre beaucoup de choses sur le Point Nemo qui sert de titre au morceau car j’en avais fait une longue étude avec mon fils il y a plusieurs années pour un de ses rapports d’été. Le Point Nemo se trouve quelque part dans l’Océan Pacifique Sud et est le point le plus éloigné de toutes terres émergées. C’est ce qu’on appelle le pôle maritime d’inaccessibilité et c’est forcément fascinant. Le nom provient bien sûr du héros de Jules Verne et signifie « personne » en latin. La créature monstrueuse Cthulhu inventée par l’écrivain Lovecraft y est endormie dans une cité engloutie appelée R’lyeh.

Dans mes nouvelles découvertes musicales, je reviens vers le groupe de rock indé japonais Laura Day Romance avec un nouveau morceau intitulé Platform (プラットフォーム) présent sur leur dernier album Nemuru – Walls (合歓る – walls) sorti le 5 Février 2025. J’avais déjà mentionné ce groupe pour un morceau intitulé on the beach (渚で会いましょう). Le chant sur Platform est particulièrement intéressant car on distingue assez difficilement s’il est chanté seulement par Kazuki Inoue (井上花月) ou s’il est chanté à deux voix. Il y a une certaine duplicité dans ce chant qui est vraiment très beau. Je trouve que ce morceau se révèle même un peu plus à choque écoute, qui je l’aime beaucoup plus après une dizaine d’écoute que lors de ma première écoute. Il y a quelque chose dans les changements discrets de tons qui rendent ce morceau émotionnellement prenant.

Sur la première photographie du billet qui montre une grande affiche publicitaire pour le magasin de snickers Atmos situé juste au dessous, on peut apercevoir la compositrice et interprète franco-japonaise MANON dont j’avais déjà parlé très récemment. On l’a voit également dans la vidéo du nouveau single Peerless Flowers (花無双) d’AiNA The End qui vient de sortir le 14 Mars 2025. Le morceau est très orchestral et je dirais assez classique du style d’AiNA dans son interprétation vocale. Ça fait en tout cas plaisir d’entendre la voix d’AiNA aussi bien entourée musicalement dans une approche qui me fait dire qu’elle se rapproche un peu de Sheena Ringo. La photographie de la couverture du single a été prise par Mika Ninagawa (蜷川実花). On reconnaît immédiatement le style de la photographe pour les couleurs vives et fortes proches de la saturation. Mika Ninagawa montre la série complète de photographies sur Instagram. Ce sont de très belles photos, tout comme ce nouveau single très poignant comme souvent dans la musique d’AiNA The End.

J’avais déjà parlé de la chanteuse et rappeuse KAMIYA dont mon billet évoquant le single GALFY4 produit par Masayoshi Iimori (マサヨシイイモリ). Airi Kamiya fait désormais partie d’un duo nommé XAMIYA avec le producteur et rappeur Xansei. Je découvre leur dernier single intitulé Monster sorti le 26 Février 2025. Kamiya chante principalement en anglais en mélangeant quelques paroles en japonais. « All my friends are Monsters » nous répète elle dans le refrain. Elle utilise ce symbolisme du monstre qu’elle se force à considérer comme ses amis, pour évoquer l’acceptation de ses peurs et de son anxiété. Airi Kamiya nous fait part qu’elle souffre de bipolarité et peut être soudainement prise de fortes crises d’anxiété, qu’elle assimile à une force monstrueuse avec laquelle elle a dû apprendre à vivre pour éviter que cette force ne la consume entièrement. Cette approche positive des choses a quelque chose de très encourageant. Le morceau est très accrocheur et riche de multiples sonorités électroniques ne parvenant pas à submerger la voix de Kamiya qui garde toujours le dessus. XAMIYA était présent au SXSW 2025, se tenant à Austin au Texas, ce mois-ci.

Et en parlant de monstre, il faut également évoquer le nouveau single Kaiju (怪獣) de Sakanaction (サカナクション). Je ne suis pas spécialiste du groupe même si j’ai écouté et apprécié plusieurs de leurs albums et morceaux piochés par-ci par-là, mais ce dernier single rentre très facilement dans leurs meilleurs morceaux. On y retrouve toute la profondeur, l’ampleur et la versatilité musicale, le chant d’Ichiro Yamaguchi tout en ondulations, les chœurs typiques introduisant une pause dans le flot et un sens aiguë de l’accroche qui fait qu’on aura du mal à se séparer du morceau en cours de route. Bref, c’est un single quasiment parfait de bout en bout, et ça sera peut-être son unique défaut, car on n’a rien à y redire. Même mon fils est d’accord avec moi car il l’écoute aussi beaucoup, ce qui me donne l’occasion de lui conseiller l’écoute du très bel album éponyme du groupe sorti en 2013, que j’ai acheté il y a quelques semaines dans un Disk Union tokyoïte. En écoutant Kaiju, je me suis tout de suite dit qu’on approche de très près la perfection du morceau Aoi qui est un de mes préférés de cet album et du groupe.

a dark sea with sunlights

Le calme de l’Océan Pacifique devant moi m’amène à réécouter le long morceau drone Dark Sea de Chihei Hatakeyama (畠山地平) qui dure plus de 23 minutes. Le musicien est né dans la préfecture de Kanagawa et a grandi dans la petite ville de Fujisawa à laquelle Enoshima est rattaché. Il a dû souvent faire l’expérience de ces paysages océaniques dans lesquels on se perd volontiers le regard. L’océan est calme mais peut soudainement devenir monstrueux. Je ressens à chaque fois cette dualité, que je retrouve d’ailleurs assez bien dans le morceau Dark Sea de Chihei Hatakeyama. Cette ambiance quasiment mystérieuse aurait également pu s’accorder avec quelques morceaux écoutés récemment sur l’émission Liquid Mirror de NTS Radio. Cette émission radio continue à me fasciner, au fur et à mesure des épisodes que j’écoute, nouveaux ou plus anciens. Celui de Décembre 2024 contient une suite de morceaux hypnotisants commençant par l’expérimental Flower of the Mountain de l’anglaise Teresa Winter. Elle répète de manière obsessionnelle les mots « You said I was a flower of the mountain » sous une nappe sonore tournant en boucle avec des sursauts réguliers. Ce morceau est vraiment étonnant. Le morceau qui suit sur cet épisode de Liquid Mirror revient vers un rock alternatif plus classique avec le morceau Day You Told Me d’un groupe new yorkais nommé Colle dont je sais très peu de choses, voir rien du tout. Ce morceau par sa trame répétitive me ramène avec un bonheur certain vers les atmosphères trip-hop des années 90. On est là dans un univers vaporeux proche de la Dream pop, car la voix de la chanteuse a tendance à se laisser envahir par l’ambiance sonore qui l’entoure ajoutant un petit quelque chose de mystérieux à l’ensemble. Le morceau qui suit intitulé Magik de l’artiste espagnole Ivankovà revient vers la beauté fascinante et hypnotique de l’étrange. Les motifs se répètent et nous entraînent avec elle dans un tourbillon dont on n’a pas vraiment envie de s’extraire. Mais vers la fin du morceau, le rythme s’apaise. On a le sentiment d’entrer dans un lieu rempli d’une magie mystérieuse qu’on ne saurait comprendre mais qui nous entoure de lumière dans un monde obscure. Et puis dans cette petite section de Liquid Mirror, je termine avec le quatrième morceau intitulé A Window par Eterna qui part vers des sons beaucoup électroniques avec une trame instrumentale plus classique qui ne révolutionne pas le genre mais qui s’inscrit très bien à la suite des autres morceaux. je le dis encore une fois mais je suis vraiment impressionné par la qualité des sélections musicales des épisodes de Liquid Mirror que j’ai pu écouter jusqu’à maintenant.

Le nouveau morceau de Yeule intitulé Skullcrusher vient de sortir il y a quelques jours et conclura son prochain album Evangelic Girl is a Gun qui sortira le 30 Mai 2025. De ce futur album, on connaît déjà l’excellent Eko qui marquait un tournant rock déjà amorcé avec son album précédent. Skullcrusher est sombre comme son titre le suggère, mais il faut bien dire qu’elle excelle dans ces ambiances là. Elle a fait un bon bout de chemin depuis son premier album Serotonin II de 2019 que j’avais découvert comme un ovni musical à sa sortie. Skullcrusher est un peu court mais donne le ton de ce nouvel album que j’attends déjà avec une certaine impatience.

Le titre de ce billet me rappelle tout d’un coup le titre d’un morceau électronique que j’avais composé sur une version digitale d’un synthétiseur allemand Waldorf il y plus de 11 ans. Il s’intitule Luminance from deep black sea et aurait également pu s’accorder aux photographies noir et blanc que je montre ci-dessus. J’avais un peu oublié tous ces morceaux électroniques que j’avais composé avec beaucoup de passion et de dedication. Je les réécoute pourtant de temps en temps, avec toujours une oreille critique. Je me dis sur certains morceaux que j’aurais dû les modifier de telle ou telle manière, mais je serais bien en mal de faire ce genre d’ajustements maintenant sur des outils de composition musical que je n’ai pas utilisé depuis plus de dix ans. Même si je peux les oublier, toutes les compositions sont toujours bien présentes sur mon compte SoundCloud. Je viens de vérifier en réécoutant Luminance from deep black sea.

そんな人類みんなに愛は光

La destination était l’île de Tennōzu Isle (天王洲アイル), construite sur des terrains gagnés sur la baie de Tokyo. Je suis venu voir le musée ARCHI-DEPOT, qui se trouve juste à côté et fait partie du complexe WHAT MUSEUM (WHAT = Warehouse of Art TERRADA). ARCHI-DEPOT nous montre un grand nombre de maquettes architecturales d’architectes japonais renommés tels que Kengo Kuma. L’espace où sont montrées ces maquettes ressemble vraiment à un entrepôt. Il s’agit de l’activité principale de l’entreprise Terrada possédant de nombreux entrepôts, ce qui inclut le stockage sécurisé des œuvres d’art de collectionneurs. J’ai apprécié la visite mais ce genre d’exposition ne s’adresse pas aux néophytes. J’ai plutôt le sentiment que ce musée s’adresse en priorité aux étudiants en architecture. C’est intéressant de voir la manière parfois très détaillée par laquelle sont représentées des œuvres architecturales vues en réalité dans les rues de Tokyo. J’ai particulièrement apprécié les modèles de l’architecte Yuko Nagayama, qui je pense n’ont pas tous été construits comme les espaces courbes du complexe Hifumi (2009) et ceux de l’université Kyōai Gakuen Maebashi Kokusai Daigaku (共愛学園前橋国際大学, 2011). Je suis quand même un peu déçu par l’exposition en cours car je pensais y voir une grande maquette en bois de la pagode du temple Hōryūji (法隆寺) de Nara, mais il s’agissait d’une exposition ayant lieu l’année dernière et donc déjà terminée depuis longtemps.

Après être sorti de l’exposition, je marche un peu dans le quartier pour voir ce qui a changé. Depuis l’année 2019, Tennozu Isle organise le festival TENNOZ ART se tenant dans les rues du quartier avec l’installation progressive de nouvelles œuvres d’art. Je découvre cette fois-ci une grande fresque peinte par l’artiste Meguru Yamaguchi (山口歴) sur une des façades du bâtiment Terrada Warehouse T33 le long du canal Tennozu. Cette oeuvre immense mesurant environ 40 mètres de haut et 22 mètres de large reprend très librement un motif de dragon inspiré de Katsushika Hokusai (葛飾北斎). Les deux dernières photographies du billet jouent sur les similitudes de formes mais sur des plans différents. C’est intéressant comme des associations de formes à priori quelconques peuvent parfois attirer notre regard. Sur la dernière photographie, la toiture courbe n’est normalement pas visible depuis la rue, car elle devait auparavant être cachée par un bâtiment démoli depuis, laissant place à un terrain vague. Ça me rappelle la maison individuelle Small House de Kazuyo Sejima dont la façade la plus intéressante, architecturalement parlant, était visible car orientée sur un terrain vague. Le terrain étant depuis plusieurs années occupé par une nouvelle construction, on ne peut plus accéder à cette vue qui sera peut être à jamais cachée. Tout cela pour dire qu’il faut rester curieux avec les yeux grands ouverts, car on ne sait pas toujours ce qui peut apparaître ou disparaître soudainement.

J’ai également les oreilles grandes ouvertes pour écouter le remix du morceau Electricity d’Utada Hikaru (宇多田ヒカル) par la musicienne Arca, de son vrai nom Alejandra Ghersi Rodríguez, originaire du Venezuela et basée à Barcelone. Il est rare qu’un remix soit pour moi meilleur qu’un morceau original, mais c’est bien l’impression que me donne ce remix par Arca. On ne perd pas la voix d’Utada Hikaru mais l’ambiance électronique est très différente. L’atmosphère y est très dense et sophistiquée, avec une belle profondeur sonore sans cesse attaquée par des glitches électroniques. J’aime beaucoup la manière par laquelle Arca joue avec les répétitions de paroles, sans que celles-ci s’entrechoquent avec une grande maîtrise des agencements. Dans la musique d’Arca, j’aime revenir vers le morceau Alive de son album Mutant sorti en 2015. Par sa complexité et sa violence, ce morceau illustre pour moi toutes les batailles intérieures qui signifient d’être vivant. J’imagine très bien que la musicienne a dû en faire des batailles intérieures. C’est en tout cas assez étonnant de voir Utada Hikaru et Arca travailler ensemble. Le fait qu’elles soient toutes les deux basées en Europe a peut-être facilité un rapprochement, mais on voit de toute façon de plus en plus de coopérations internationales entre artistes japonais et étrangers. Une des dernières collaborations en date est entre l’artiste norvégienne Aurora et Atarashii Gakko! (新しい学校のリーダーズ) avec un morceau intitulé Some Type of Skin. Je n’accroche pas complètement au morceau mais il a eu le mérite de me faire écouter d’autres morceaux d’Aurora qui sont vraiment excellents comme All is Soft Inside et Queendom de l’album Infections Of A Different Kind – Step 1 (2018), puis The River, Apple Tree et The Seed de l’album A Different Kind Of Human – Step 2 (2019). Aurora est passée récemment en concert à Tokyo et j’ai vu plusieurs artistes que je suis, comme AiNA The End ou Haru Nemuri, montrer des photos de ce concert sur Instagram. Cela m’a également incité à jeter une oreille à sa musique.

le Zazen de la Crevette

La destination était le nouveau building Toda situé à Kyobashi dans l’arrondissement de Chūō. Je voulais voir une structure en escaliers métalliques noirs nommée Steps par l’artiste Atsuko Mochida (持田敦子), installée à l’intérieur d’un espace public dans le hall du bâtiment. Ces escaliers de taille fine montent vers le ciel et s’arrêtent soudainement. L’imagination doit faire le reste. J’en ai pris plusieurs photos mais je me suis rendu compte un peu plus tard que toutes mes photos étaient floues. J’avais réglé mon appareil photo sur manuel par erreur, sans faire les mises au point nécessaires. Je n’ai pas peur des photos floues, que j’aime publier de temps en temps dans certains billets, mais celles-ci m’ont rassuré sur le fait que le flou involontaire n’est pas intéressant. Ça peut paraître un peu contradictoire, mais le niveau de flou doit être réglé précisément pour rendre une photo intéressante. Le building Toda contient plusieurs galeries d’art aux étages. Je m’attarde un peu dans la galerie Tomio Koyama (小山登美夫) qui montre des sculptures de bois assez réalistes de Stephan Balkenhol dans une petite exposition nommée good day. En sortant un peu plus tard du building, je remarque une autre structure en escaliers d’Atsuko Mochida. La photographie n’est cette fois-ci pas floue. Dans la station de Toranomon, près de la plateforme de la ligne de métro Ginza en direction de Shibuya, on peut voir une sculpture très intéressante de Michiko Nakatani (中谷ミチコ) intitulée The white tigers are watching (白い虎が見ている), créée en 2020. Il ne s’agit pas d’une peinture mais plutôt d’une sculpture avec un relief concave. L’oeuvre montre un groupe de jeunes filles pourtant des masques de tigres blancs mais l’image change en fonction de notre point de vue, suivant notre position par rapport à l’oeuvre. La dernière photographie du billet montre une autre sculpture animale, placée sur une rambarde piétonne, ayant la particularité d’avoir une texture moelleuse. A moins qu’il ne s’agisse plutôt d’un gant zébré qu’un enfant aurait égaré dans cette rue. On pourrait voir de l’art à tous les coins de rue si on se laisse emporter pour son enthousiasme.

J’ai failli manquer de peu l’exposition Ebizazen (海老坐禅) qui se déroulait du 7 au 24 Février 2025 au PARCO Museum, situé au quatrième étage du grand magasin de mode PARCO dans le centre de Shibuya. J’y suis allé le lundi 24 Février, en réalisant au dernier moment que c’était le dernier jour. Ceux qui suivent attentivement Made in Tokyo auront remarqué que je parle assez régulièrement de Aoi Yamada (アオイヤマダ) sur ces pages. Je me rends compte qu’il faut être assez concentré pour suivre mes billets car ils ont la plupart du temps des liens avec ceux écrits précédemment. Je la suis sur Instagram depuis plusieurs années pour ses danses étranges toujours très inspirées et amusantes, car elle ne se prend pas trop au sérieux, ce qui est d’ailleurs une des forces de ses représentations. Elle jouait un second rôle dans la série First Love (初恋) de NetFlix avec Hikari Mitsushima (満島ひかり) et Takeru Satoh (佐藤健), puis plus récemment dans le film Perfect Days de Wim Wenders. On l’avait également vu aux côtés de Hikari Mitsushima dans le long film publicitaire Kaguya pour Gucci. Elle apparaît dans certaines vidéos d’AiNA The End et fait souvent partie de la troupe de danseuses pour ses concerts. Elle avait également fait une performance lors de la cérémonie de fermeture des Jeux Olympiques de Tokyo 2020. Aoi Yamada fait partie d’un collectif nommé Tokyo QQQ, mais le collectif qui a conçu cette exposition prend le nom étrange de Ebizazen (le Zazen de la crevette). Outre Aoi Yamada, ce collectif créatif regroupe d’autres artistes: la directrice artistique Midori Kawano, la styliste Chie Ninomiya, la photographe Akiko Isobe, le coiffeur et maquilleur Noboru Tomizawa et Oi-chan, la manager d’Aoi Yamada. Cette dernière est également la manager du danseur Takamura Tsuki (高村月) qui forme avec Aoi, l’unité de danse-poésie Aoi Tsuki, et produit le groupe Tokyo QQQ. La présence d’un personnage d’écolier dans cette troupe, sous les traits de Takamura Tsuki, me rappelle tout de suite le film Cache-cache pastoral (田園に死す) de Shūji Terayama (寺山修司), dont j’avais parlé dans un billet précédent. Je me souviens maintenant que Stéphane Dumesnildot parlait et montrait en photos une partie de ce collectif sur un billet de son blog Jours étranges à Tokyo (qui semble malheureusement en pause depuis Juin 2024). Pendant qu’on visite l’exposition photographique, on est accompagné par une musique étrange répétant par moment les mots Ebi et Zazen. Je ne suis pas certain du sens profond du nom de ce collectif mais il communique pour sûr une notion de liberté loin des stéréotypes, que l’on retrouve dans l’esprit des photographies montrées. Aoi Yamada est la muse du groupe et c’elle elle que l’on voit photographiée dans des tenues excentriques et extravagantes. La collection contient plus de 150 photographies qui sont réunies dans un livre et dont on peut en voir un grand nombre dans cette exposition. Ces photographies sont prises à Tokyo mais également à Atami et à Matsumoto, devant le splendide château noir, entre autres. Le collectif Ebizazen existe depuis 2019, et des photographies ont donc été prises pendant ces six dernières années. Il y a une grande fraîcheur dans cette œuvre photographique qui n’est pas lié à une quelconque marque de mode.

Je poursuis progressivement mon écoute des épisodes mensuels de Liquid Mirror d’Olive Kimoto sur la Radio NTS, car ils sont tous passionnants. L’épisode de Décembre 2023 intitulé An Asia Travel Diary est comme son nom l’indique consacré à l’Asie. Il a été enregistré à Tokyo et nous fait passer par le Japon, la Corée, la Chine et Taiwan. J’ai à chaque fois la sensation d’une exploration auditive m’amenant sur des terrains nouveaux, auxquels je suis pourtant assez familier car évoluant souvent vers une certaine forme d’éthéréité. On est très souvent proche de la musique expérimentale et bien loin de toute notion de mainstream. Les sélections musicales sont à chaque fois un sans faute, ce qui est tout à fait le cas avec cet épisode consacré à l’Asie. J’y retrouve avec plaisir le musicien Meitei (冥丁), dont j’avais déjà parlé ici, avec le très beau morceau Nami que je ne connaissais pas. On retrouve sur ce morceau toute la délicatesse et les subtilités sonores qui rendent une ambiance d’écoute tout à fait unique. Ce morceau intègre des bruits de vagues qu’on imagine provenir de la mer intérieure de Seto du côté d’Onomochi où Meitei réside. Ce morceau est inclus sur son album Komachi de 2019 et sur le EP Yabun de 2018. J’y découvre l’artiste japonaise basée à Londres Hinako Omori (大森日向子) avec le morceau Yearning d’une profonde mélancolie. Ce morceau me semble être inspiré par les musiques new-age avec des synthétiseurs aux contours flous. Ce morceau est tiré de son album a journey… sorti en 2022, qu’il faudrait que j’écoute bientôt. Une pointe d’émotion me saisit ensuite lorsque j’entends le début du morceau A Pure Person (單純的人), sur le EP du même nom, de Lim Giong (林強). Il s’agit de la musique accompagnant la scène d’ouverture du film Millenium Mambo du taïwanais Hou Hsiao-Hsien. Ce morceau est tout simplement sublime. J’avais l’habitude d’entendre la voix de l’actrice Shu Qi car j’avais sur mon iPod une version sonore extraite de cette scène d’ouverture. Une voix nous narrait en chinois la relation amoureuse compliquée de Vicky (interprétée par Shu Qi):

She broke up with Hao-hao, but he always tracked her down. Called her… begged her to come back…
Again and again. As if under a spell or hypnotized… She couldn’t escape. She always came back.
She told herself that she had NT$ 500,000 in the bank. When she’d used it up, she would leave him for good.
This happened ten years ago… In the year 2001 the world was greeting the 21st century and celebrating the new millennium.

Il y a beaucoup d’autres très beaux morceaux sur cette compilation. J’en retiens quelques autres comme Sun Tickles du duo électronique coréen Salamanda, composé d’Uman (Sala) et de Yetsuby (Manda). Ce morceau aux sons intriqués est présent sur leur album In Parallel sorti en 2023. Il y a aussi la Dream Pop du groupe chinois originaire de Hangzhou, City Flanker, avec un morceau intitulé Purple Haze (紫霧), extrait du EP Sound Without Time. L’épisode se conclut avec le morceau Spica de Chihei Hatakeyama (畠山地平) qui apporte les derniers soupons de rêve avant que la machine ne se détraque et nous ramène à la réalité.